LES RACOLEURS

En 1876, Julien Le Blant présente au Salon annuel un de ses premiers tableaux intitulé: Les Racoleurs.

D’ après Julien Le Blant (né en 1851) Les Racoleurs Photogravure Goupil & cie, 1876 Impression sur chine appliqué 16 x 26,1 cm Bordeaux, musée Goupil, inv. 95.I.2.414

On y voit un groupe de soldats poussant de jeunes gens à boire jusqu’à l’ivresse, afin de leur faire signer un enrôlement dans l’armée. La revue Le Musée universel, en 1876, revient sur ces pratiques, qualifiées de « véritable traite humaine », dans un article illustré par une gravure tirée du tableau de Le Blant.

La grande organisation des armées s’effectua, en France, lorsque la monarchie atteignit en apogée ; au commencement du dix-septième siècle, les cadres comprenaient déjà 30,000 hommes. Le recrutement s’opérait alors très aisément. Un bel uniforme séduisait les jeunes gens qui priaient les capitaines de les recevoir dans leurs compagnies. L’officier recruteur ne voulait point d’homme marié, ni d’étranger, ni d’individu domicilié là où le régiment tenait garnison. En 1629, les capitaines avaient reçu l’ordre de faire les levées en personne, au lieu d’employer les racoleurs, hommes qui provoquaient les enrôlements volontaires dans les tavernes. « Tout enrôlé promettait de servir six mois, au moins, sous les drapeaux. Il ne put quitter le corps sans congé, sous peine de mort. Quelquefois, on employait l’enrôlement forcé, en faisant partir les vagabonds auxquels on donnait 12 livres par tête, dont 6 au départ et 6 à l’arrivée ; avec 8 sols de solde par chaque jour de route. Ces recrues-là commettaient bien des infractions à la discipline. La solde du fantassin était d’environ 120 livres (à peu près 300 francs) ; celle d’un cavalier était de 480 livres (à peu près 1000 francs). En 1620, les dépenses du département de la guerre s’élevaient à 12 millions de livres (près de 27 millions de francs) ; en 1636, elles atteignaient 44 millions de livres (plus de 90 millions d’aujourd’hui). Jusqu’à Louvois, c’était la noblesse, — 20,000 officiers environ, — qui donnait de la consistance et de la discipline au ramassis d’aventuriers qui composaient les armées ; c’est elle qui professait et propageait les idées d’honneur et de patrie. Dès lors, les gentilshommes d’épée firent un service régulier et permanent et beaucoup recherchèrent des emplois de guerre qui les ruinèrent. Les libéralités du Roi-Soleil payaient à peine leur dévouement. La vie militaire, pour les chefs et les soldats, différa de celle des temps féodaux et de la Fronde. Néanmoins, pour former les cadres, Louvois conserva le système des enrôlements volontaires, pratiqué depuis trois siècles, mais il l’améliora par des règlements sévères. Comme nous l’avons dit, les racoleurs, que les capitaines chargeaient de « faire des hommes » dans les grandes villes, engageaient le plus souvent des vagabonds. Une ordonnance militaire du 2 juillet 1715 constate qu’ils employaient « la violence ou des moyens repréhensibles odieux, la débauche, l’ivresse, la dépravation, » pour obtenir des recrues. Une véritable traite humaine, hideux, commerce, avait lieu surtout entre le Pont-au-Change et le Pont-Neuf, au quai de la Ferraille, ou quai de la Mégisserie, ainsi appelé à cause de ses échoppes et de ses cuirs. Dans la plupart des villes, on attirait les jeunes gens par toutes sortes de ruses dans des maisons appelées « fours », pour les vendre ensuite aux racoleurs qui les expédiaient au régiment. Des femmes perdues étaient de connivence avec les racoleurs ; les malheureuses dupes avaient à choisir entre un coup d’épée souvent mortel ou la signature de leur engagement. La débauche poussait ainsi beaucoup de désœuvrés sous le drapeau, que l’indiscipline faisait bientôt abandonner : on alla jusqu’à offrir aux paysans 50 écus par déserteur qu’ils ramèneraient. Mais peu à peu la main de fer de Louvois empêcha les soldats de quitter leur rang. Au dix-huitième siècle, les racoleurs se promenaient sur le Pont-Neuf, arborant un large drapeau où se lisait le vers de Mérope :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux !

Ils étaient devenus des recruteurs et opéraient à Neuilly et aux Porcherons. A la Révolution, un souffle patriotique passa sur la France et l’enthousiasme militaire annula le racolage en le rendant inutile. La loi du 19 fructidor an VI lui donna le dernier coup, en établissant la conscription.

Gravure d’après le tableau.

LA PARTIE DE TONNEAU

Au salon de 1877, Julien Le Blant expose une toile qui met en scène des buveurs étudiés dans une guinguette près des Invalides. Cette toile, disparue à notre connaissance, est connue grâce à cette unique gravure. On y voit quelques soldats s’adonner à un jeu d’adresse appelé Jeu de Tonneau ou aussi Jeu de la Grenouille, qui fut de tout temps pratiqué par les guerriers. Il consiste à lancer huit palets dans les orifices d’un support placé à trois mètres après avoir estimé son résultat.

Pratiqué en Grèce antique sous le nom de “casse pot”, le jeu se jouait avec des amphores dans lesquelles on lançait des cailloux plats. Les Romains, après avoir envahi la Grèce, l’importèrent à Rome où il fit un véritable succès. Les Vikings, après leurs expéditions en Méditerranée, ramenèrent le principe du jeu en Neustrie, notre Normandie actuelle. De cette province, où le bon cidre était déjà stocké dans des tonneaux et non plus dans des amphores comme les vins méditerranéens, ils changèrent le nom pour s’appeler Le jeu de tonneau.

Remis à la mode sous Louis XIV sous le nom de Jeu de Grecque, il accompagna les troupes françaises dans leurs campagnes. Des gravures datant de la Révolution, de l’époque napoléonienne, de la Commune ainsi que des photos du débarquement au Jour-J de Normandie, nous le montrent trônant au milieu des troupes.

Le Jeu de la Grenouille ou Putpeck faisait surtout partie des amusements offerts par les estaminets du nord de la France et des guinguettes des environs de Paris, immortalisé en chanson sous La grenouille du jeu de tonneau par Léon-Paul Fargue sur une musique d’Alfred Erik Leslie Satie tirée des Trois Mélodies de 1916.

A la fin du XIXème siècle, ce jeu deviendra très populaire et la tirelire sera remplacée par une grenouille la gueule ouverte ou, parfois dans les fêtes foraines, une tête grotesque reproduisant les traits d’un homme politique peu aimé.

Le jeu existe également en Amérique du Sud sous le nom de Sapo.

LE RETOUR DU RÉGIMENT

Pour le salon DE 1892, Julien Le Blant reprend un sujet qu’il avait déjà traité quelques années auparavant, en 1888, dans ses illustrations pour les Cahiers du Capitaine Coignet : Le Retour du Régiment. Les soldats de Coignet sont rangés devant la statue équestre de Louis XIV sur la place Bellecour à Lyon. A leur retour d’Italie, les vainqueurs de Marengo avec leurs costumes déchirés ou rapiécés sont la risée d’un groupe d’élégants.

Illustration pour les Cahiers du Capitaine Coignet en 1888

Dans le tableau le décor change. Le régiment est à Paris! Quelques dames élégantes et des enfants moqueurs viennent compléter la scène. Ce tableau de 96 centimètres par 58 sera offert en 1896 au musée de Mulhouse par M. Henri Schwartz fils. Il va disparaitre lors du bombardement du musée le 3 août 1944.

D’ après Julien Le Blant (né en 1851) Le retour du régiment Photographie de l’atelier Goupil, 1892 Epreuve sur papier albuminé 13,7 x 20, 9 cm Bordeaux, musée Goupil, inv. 97.II.8.147 (1)

Ce tableau sera envoyé à Chicago en 1893 pour représenter la France lors de la Chicago World’s Fair, qui va durer du 1er mai au 3 octobre et accueillir plus de 17 millions de visiteurs. Le catalogue officiel est élogieux dans son chapitre consacré à l’art de la France:

« Grolleron et Le Blant sont du meilleur goût, bien qu’ils aient une approche différente de leur sujet. L’aîné restitue sérieusement et avec une composition bien sentie un incident dramatique. Il le fait sobrement et d’une facture meilleure que d’habitude. Le plus jeune apporte une touche de sarcasme et d’humour. Son Retour du Régiment de l’armée héroïque de Sambre-et-Meuse nous présente un féroce bataillon crasseux et loqueteux, prêt pour une inspection sur la place publique. Il est oisivement passé en revue par une foule dédaigneuse de dandys vêtus au dernier cri de la mode où chacun semble plus ridicule que son voisin. Les guerriers sont sombres et froncent les sourcils face à ces regards narquois. Des signes d’énervement se font sentir chez l’une ou l’autre des plus vieilles moustaches. » (Official Catalog of World’s Columbia Exhibition, Chicago 1893)

Gravure du journal l’Illustration.

« Ce qui plaît d’ailleurs chez Julien Le Blant, ce qui est le charme de sa peinture, la force de son talent, la grâce de son tempérament actif, primesautier, intelligent de tout, profond aussi et pensif, vibrant de toutes les émotions modernes et singulièrement compréhensif des choses d’autrefois, ce qui est la santé même de cette personnalité solide et élégante à la fois, c’est la facilité dans l’exécution, le brio et l’entrain bien portant. Rien de pénible ici. On sent que le peintre a cette vertu qui prime toutes les autres, Ie don. Il est né peintre, disais-je, et n’a jamais eu à peiner pour être peintre. L’inspiration lui jaillit en même temps des doigts et du cerveau. II ne halète point devant sa toile. II enlève son tableau avec l’alacrité joyeuse de ses soldats courant à la baïonnette. Saluez tout ce qui, en art, est facile et semble enfanté dans le plaisir. Les œuvres faciles ont le sourire et le charme comme les femmes jolies. » (Salon des Aquarellistes 1893)

LE COURRIER DES BLEUS

Huile sur toile 147,3 x 221 cm (1882) – Vente Sotheby’s New-York 13 oct. 1993 sous le titre : Highway Robbery – Localisation actuelle inconnue

Sujet :

Pour le Salon de 1882, Julien Le Blant, qui a déjà été trois fois médaillé, doit exposer hors-concours. Il choisit un sujet que Goya avait déjà traité à son époque : une attaque de diligence. Le Courrier des Bleus, est une scène dramatique, et sans doute imaginaire, qui a une fois encore pour cadre les guerres de Vendée. Ce sujet prouve que l’artiste, que l’on considère parfois comme l’apôtre de la contre-révolution, ne présente pas systématiquement les chouans et Vendéens comme d’innocentes victimes de la répression gouvernementale. Dans ce tableau, ce sont eux qui agressent violemment un véhicule républicain et ses passagers. La presse signale aussi que ce sujet sensible, amené par lui au Salon, est en train de faire des émules.

« Les chouans de M. Julien Le Blant commencent à former un bataillon. M. Le Blant a ses pasticheurs. C’est par aventure, ou plutôt par goût, en voyageant à travers les landes, sur les grèves, que ce jeune homme, un des nouveaux-venus les plus talentueux a évoqué les silhouettes de ces gars aux longs cheveux et aux larges braies, pittoresques et singuliers… […] Aussi, les blancs et les bleus pullulent depuis que M. Le Blant les a remis à la mode ! Je compterais jusqu’à dix scènes vendéennes au Salon.» (Le Temps)

Le vrai peintre des chouans, c’est M. Le Blant. Celui-là ne mêle pas la sentimentalité à la tragédie. Son Courrier des bleus atteint au dernier effet de l’horreur. Sur une route poudreuse qui traverse la lande, une embuscade a été dressée ; les chouans ont arrêté la voiture. Au bord du fossé, un gendarme, qui s’est bravement défendu, gît étendu, sur le ventre, le crâne troué ; près du cadavre, les blancs fouillent hâtivement la valise contenant les dépêches. Plus en avant, trois bandits assomment à coups de crosses de pistolets, le malheureux conducteur, qui se débat en leur demandant grâce et qui soulève la poussière par ses convulsions désespérées. Et dans cette solitude, pas un être qui ne soit victime ou bourreau, sauf le cheval du cabriolet, qui regarde avec indifférence cette effroyable scène de meurtre. (Revue des Deux Mondes tome 51-1882)

Si certaines critiques trouvent l’œuvre d’une facture supérieure à ses dernières réalisations d’autres sont plus réservées, comme le Courrier de l’Art qui le trouve trois fois trop grand et d’une exécution veule. L’Illustration trouve le décor à son goût : Enfin, avec le Courrier des bleus de M. Le Blant, nous entrons en plein drame : il y a quelque chose de poignant rien que dans l’aspect du paysage où se passe la scène, et c’est toute l’histoire de la guerre que cette arrestation d’un courrier, et ce massacre impitoyable au milieu du silence lugubre de la lande désolée.

Le dictionnaire Veron est conquis : « Le Courrier des bleus » est attaqué par quelques chouans qui fouillent dans les malles et caisses éparses à terre. Au premier plan, le courrier lutte et cherche à se défendre au moyen d’un fouet. Un officier républicain est étendu mort auprès de la voiture arrêtée. Cet épisode de la terrible guerre de Vendée est rendu avec talent par ce peintre, qui a déjà trouvé là le motif de plusieurs œuvres des plus remarquables. On n’a pas oublié son « La Rochejaquelein ».

Le Paris Moderne n’est pas convaincu par l’effet « profondeur de champ » tenté par l’artiste : On préfère « Le Duel » de M. Le Blant. L’effet dramatique est sobrement rendu, mais il l’est avec justesse ; il est regrettable que les premiers plans du terrain ne soient pas assez fermes.

Gravure parue dans l’Illustration.

LE BILLET DE LOGEMENT

Huile sur panneau 1890 (57 x 38 cm)    

Figaro-Salon 1890 p.47 – vente New-York 1911 – Vendu par Silla Fine Antiques en 2014

L’année 1890 est celle de la scission entre la Société des artistes français et la Société nationale des beaux-arts. A Paris trois salons ouvrent leurs portes à un public quelque peu désorienté : Les Indépendants exposent du 20 mars au 27 avril au Pavillon de la Ville de Paris, la Société des Artistes français du 1er mai au 30 juin au Palais des Champs-Elysées et la Société nationale des beaux-arts, du 15 mai au 30 juin au Palais des beaux-arts du Champ-de-Mars. C’est aux Champs-Elysées que Le Blant accroche Le Billet de Logement.

Le billet de logement est un acte administratif, délivré par le maire d’une commune, qui enjoint à un habitant de cette commune de loger des militaires de passage, et parfois leurs chevaux. Il peut aussi les obliger à les nourrir et les entretenir.

Il permet ainsi à des militaires d’être logés temporairement si la ville ne dispose pas de caserne pour les accueillir. Cette pratique vaut aussi en temps de paix, lors des manœuvres, etc. Il est très utilisé pour réquisitionner les logements pour les nombreux mercenaires étrangers de l’armée napoléonienne qui avaient « un nom à coucher dehors », d’où l’expression « à coucher dehors avec un billet de logement ». Cette pratique n’est pas spécifiquement française : elle s’observe dans d’autres pays.

Il s’agit d’un travail exceptionnel en huile sur panneau dépeignant avec des couleurs vives et des détails parfaits une paire de soldats livrant un billet à un compatriote.  Les deux soldats semblent épuisés, sales et transpirant, alors qu’un vieil homme prend connaissance du document.  L’arrière-plan s’estompe, laissant place aux maisonnettes du village et au sentier sinueux sur lequel des poulets se promènent librement. Au premier plan les trois figures sont absolument nettes, vivantes et expressives.  Tous les détails sont saisis avec justesse, des boucles d’oreilles aux traits marqués du vieux civil aux jambes boueuses des soldats.

LE COMBAT DE FÈRE-CHAMPENOISE

Huile sur toile 260 x 380 cm

Présenté au salon 1886, hors concours et acheté par l’Etat. Ce tableau a pris place pendant quelques années dans le salon précédant le cabinet du président de la République avant d’être transféré en 1908 au musée de Troyes.

Localisation actuelle : Musée de Troyes

Sujet

La bataille de Fère-Champenoise qui s’est déroulée le 25 mars 1814 a opposé l’armée française de Napoléon Ier et les armées de la Sixième Coalition durant la campagne de France (1814). La bataille se solde par la défaite de l’armée française et ouvre aux troupes alliées la route de Paris.

Les Français se réorganisent

L’épisode raconté dans le tableau se déroule le 25 mars vers 14h30. L’armée française poursuit sa retraite. La cavalerie ennemie est à son tour stoppée par le ravin, ce qui fait gagner un peu de temps aux Français et leur permet de se réorganiser. Mais déjà la cavalerie de Pahlen débouche sur la gauche par Normée sur Fère-Champenoise et celle du Grand-duc déborde sur la droite par Vaurefroy. Une nouvelle charge sur le centre de la ligne désorganise l’armée française, qui ne forme plus qu’une immense colonne de carrés le long de la route autour de laquelle tournoient les cavaliers autrichiens et russes. La cavalerie française, totalement désorganisée est en partie au milieu des carrés français, en partie débandée en arrière de Fère-Champenoise où elle tente de se reformer. À ce moment, le 9e régiment de marche du colonel Leclerc (division Noizet) débouche de Fère-Champenoise, et par une charge vigoureuse parvient à dégager la colonne française. Les cavaliers ennemis se replient pour reformer leurs lignes.

Le 25, à six heures du matin, le maréchal Mortier, remonta la rive gauche de la Somme-Soude avec son avant-garde tandis que trois divisions de la garde se portaient sur Soudé-Notre-Dame. Le même jour, eut lieu le combat de la Fère-Champenoise, combat des plus malheureux, et qui fit craindre un instant la destruction entière de l’armée.

La charge de la cavalerie russe

L’engagement durait depuis sept heures du matin, et les maréchaux Mortier et Marmont se flattaient de gagner les hauteurs de la Fère-Champenoise en combattant, lorsqu’une affreuse giboulée vint augmenter l’embarras du mouvement rétrograde sur Connantray. La cavalerie russe, favorisée par cette averse qui fouettait le front de la ligne française, chargea les cuirassiers à peine reformés, les culbuta sur l’infanterie, et leur enleva deux pièces d’artillerie. Les divisions de la jeune garde n’eurent que le temps de se former en carrés; deux de la brigade Jamin furent sabrés et le général pris; ceux de la brigade Le Capitaine perdirent leur artillerie, et souffrirent beaucoup sans avoir été entamés. Pour surcroit de malheur, l’orage grossissait; il grêlait avec violence, aucune amorce ne prenait, et l’on ne pouvait faire usage que de la baïonnette. Dans cet horrible désordre, l’on ne se distinguait plus à trois pas, et deux fois les maréchaux se refugièrent dans les carrés/ pour ne pas être entraînés par les fuyards. Heureusement le temps peu à peu s’éclaircit; la bonne contenance des divisions Ricard et Christiani, de la garde, aux extrémités de la ligne, donna le temps à la cavalerie de passer le ravin de Connantray, et de se reformer de l’autre côté. A peine l’armée française fut-elle ralliée derrière Connantray, qu’où aperçut déboucher du ravin quelques coureurs, par l’effet du désordre qui existait depuis le commencement de l’action. Loin de chercher à les arrêter, artillerie, cavalerie, infanterie, tout s’enfuit pêle-mêle dans la direction de la Fère – Champenoise. La déroute était sur le point d’être complète, lorsqu’un renfort inespéré sauva l’armée.

Le 9e régiment de grosse cavalerie, commandé par le colonel Leclerc, déboucha de la Fère-Champenoise, au même moment où les troupes le traversaient. Sans hésiter, il marcha à la rencontre des escadrons légers des alliés, leur en imposa par sa fermeté, et facilita aux maréchaux le moyen de rallier leurs troupes sur les hauteurs de Lirthes.

Le sacrifice de Pacthod

Pendant que se déroulait cette scène pénible et désastreuse, à quelque distance avait aussi lieu une autre action, bien différente et digne de faire date dans l’histoire. Le général Pacthod se trouvait placé, à la tête d’un corps de 4,000 gardes nationaux de Sens et Montereau et de jeunes soldats à peine exercés au maniement des armes. Il soutint pendant six heures un combat sanglant à la Fère-Champenoise ce 25 mars. Ses six carrés de soldats en sabots et chapeaux furent accablés par les charges répétées de 20’000 cavaliers et les tirs d’artillerie de 100 canons des armées russe et prussienne. Ces nouveaux « Spartiates » assaillis de toutes parts, ces braves, désespérant de vaincre, voulurent du moins mourir avec honneur. Les deux souverains alliés, témoins de cette défense héroïque, convainquirent Pacthod, blessé au bras, et les 1400 soldats survivants de se rendre. Pacthod fut libéré en avril, après la chute de l’Empire.

Le tableau au salon de 1886

« Le « Combat de Fère-Champenoise », de M. Le Blant, est un épisode seulement de la grande bataille livrée par les généraux Mortier et Marmont aux armées coalisées. Quelques milliers de gardes nationaux commandés par le brave Pacthod, rompus par l’artillerie prussienne, sabrés par la cavalerie russe, poussés dans les marais de Saint-Gond, opposent à toutes les sommations un refus obstiné. Ce n’est pas un sauve-qui-peut terrible à comme Waterloo, mais un duel tenace et sans merci où les vieilles moustaches de Fleurus, de Quiberon, d’Héliopolis et d’Arcole se sentent le coude une dernière fois. De leurs carrés sans cesse disloqués sans cesse reformés monte comme une clameur héroïque, faite de mille cris stoïques de ces vaincus, de leurs jurons scandant les parades ou les ripostes et du cliquetis des baïonnettes gue les lances cosaques. Il se dégage de tout le tableau une impression pénible, mais vraiment forte. » (Annales politiques et littéraires du 30 mai) 

« M. Le Blant, qui a toutes les qualités de l’historien, l’exactitude, l’impartialité, un sentiment juste des temps et enfin je ne sais quoi, dans son style, de simple, de sobre, d’austère et de fort, M. Le Blant nous ramène en 1814, après Brienne, après Champaubert, après Montmirail, après Château-Thierry, quand l’Empereur, pour employer un mot sublime de Lacordaire, n’appelait plus à son aide « que des Victoires blessées à mort ». Une colonne de paysans bretons non encore équipés, que la gendarmerie lance sur les Cosaques, tel est le sujet de la savante composition de M. Le Blant. » (Lettres et Arts)

LE DÎNER DE L’ÉQUIPAGE

1884
Huile sur toile
121 x 224 cm
N° inventaire MnM 11 OA 1
Exposé Paris, musée de la marine, palais de Chaillot

En 1884, le peintre a l’occasion de se rendre à l’arsenal de Cherbourg pour son unique incursion dans le thème de la marine militaire. Les portes lui sont ouvertes par le commandant Augustin Emmanuel Félix Marie D’Hombres que Le Blant remercie en réalisant et lui offrant son portrait. Il va aussi faire la connaissance du comte Léon De Champfeu, qui occupe le poste de Capitaine d’habillement, d’armement et de casernement au 1er Dépôt des Équipages de la Flotte, et avec qui il nouera une longue relation d’amitié.

Augustin d’Hombres, commandant de la base de Cherbourg

M. Tessier, dans sa description du port militaire et de l’arsenal vingt ans plus tôt, nous relate l’impression que l’artiste a dû avoir en arrivant :

« En entrant dans le port militaire, on est frappé de la sévérité que présente l’ensemble des différents établissements de la marine. Malgré l’activité des ouvriers et des matelots, tout y est froid et imposant. A droite s’étendent parallèlement deux immenses hangars. L’un sert à mettre à l’abri les matériaux destinés aux constructions navales, tandis que l’autre contient la voilerie, la poulierie, l’atelier des embarcations, la salle des gabarits et celle des modèles. A l’extrémité de ces hangars se trouve la cale Chantereine, où l’on construit de légers bateaux à vapeur, et où les canots des navires viennent chercher les vivres journaliers que leur distribuent les agents des subsistances. Le long des fortifications qui protègent l’arsenal du côté de la rade, nous rencontrons un vaste bâtiment, renfermant l’atelier des forges, des martinets et une fonderie considérable. En le suivant dans toute sa longueur, nous arrivons au musoir Sud de l’avant-port que ferme pendant la nuit une énorme chaîne tirée à fleur d’eau. » (Le port militaire et l’arsenal en 1864 – Émile Tessier)

Base de Cherbourg à l’époque

De ce décor et de ses acteurs, Julien ramènera de nombreux dessins, aquarelles et pour le salon l’un de ses tableaux les plus réputés : Le Dîner de l’Equipage. Sur cette grande toile Julien Le Blant présente une scène originale, celle de la vie d’un équipage à bord d’un cuirassé. Les hommes prennent leur repas entre les canons de la batterie. Ce sujet, très rarement traité, permet d’observer le quotidien du marin, et donne une information intéressante sur les vêtements et le mobilier de l’époque. Une douce lumière entre par les sabords, à gauche, on aperçoit la chaîne qui retient l’ancre, la scène se passe l’avant du navire. Au premier plan au sol, figure l’axe sur lequel le canon effectue sa rotation lors du pointage, avant le tir. Pour l’heure il sert de support à du pain, et à deux bidons à vin. Au fond à gauche, un matelot, pieds nus comme certains de ces compagnons, transporte deux autres de ces bidons. Les ustensiles destinés au repas sont tous en métal (assiettes, couverts, quart de vin), tandis que les gamelles qui servent à apporter les plats sont en bois. On en distingue deux sur la table à proximité du canon. L’Etat achète le tableau pour décorer le Ministère de la marine.

Le tableau exposé au salon de 1884

« Il existe peu de choses au monde qui soient plus capable de nous donner une haute idée du génie de l’homme que l’étude détaillée d’un navire de guerre. Un navire c’est tout un monde, obligé de se suffire à lui-même, pendant les longues traversées où il devra vivre loin de la mère-patrie, entre le Ciel et l’Océan – ces deux abîmes. Aussi faut-il voir avec quelle intelligence pratique tous les besoins si multiples de la vie morale et matérielle de l’équipage ont été prévus – et satisfaits. Il y a là un outillage qui est le dernier mot de la faculté organisatrice. Et quelle admirable propreté jusque dans les parties les plus intimes et les plus reculées de cette demeure gigantesque et flottante.

Et quel ordre admirable, quelle stricte discipline, quelle régularité, – jamais en défaut – président à tous les actes de la vie de l’équipage depuis le branle-bas de combat des grands jours terribles, jusqu’au simple mais confortable Repas de l’Equipage. Le repas de l’équipage ! C’est précisément le sujet très joli et très pittoresque du tableau de M. Le Blant. Rien de mieux peint que sa salle à manger dans l’entrepont d’un cuirassé – avec un canon gigantesque, remplaçant la grosse pièce d’argenterie du surtout. » (Paris-Salon 1884)

« Le Déjeuner de l’équipage, de M. Le Blant, tableau fait pour donner aux plus casaniers la nostalgie des lointains voyages, tant les détails en sont exacts et tant la qualité de lumière entrant par les sabords d’un navire en pleine mer s’y trouve curieusement observée et rendue.» (La Nouvelle Revue)

La Lettre de France”, aquarelle des marins de Cherbourg réalisée lors de la même occasion, est tirée en chromotypographie par les éditions Quantin et a connu un vif succès.

Cette huile sur toile de Julien Le Blant montre une scène de la vie de l’équipage à bord d’un cuirassé vers 1890. Les hommes prennent leur repas entre les canons de la batterie. Ce sujet, très rarement représenté, permet d’observer le quotidien du marin, en plus d’informer sur les vêtements et le mobilier de l’époque.

Au premier plan au sol, figure l’axe sur lequel le canon effectue sa rotation lors du pointage, avant le tir. Pour l’heure il sert de support à du pain, et à deux bidons à vin. Au fonds à gauche, un matelots, pieds nus comme certains de ces compagnons, transporte deux autres de ces bidons.
Les ustensiles destinés au repas sont tous en métal (assiettes, couverts, quart de vin), tandis que les gamelles qui servent à apporter les plats à table sont en bois. On en distingue deux sur la table à proximité du canon.
A gauche, on aperçoit l’imposante chaîne qui retient l’ancre.

Le tableau exposé au musée de la marine à Paris.

Avec l’adoption de la vapeur et l’apparition d’une artillerie de plus en plus sophistiquée, le marin, mécanicien ou timonier, doit se spécialiser. Différentes écoles sont alors ouvertes pour les former.

Ce tableau fût acquis par l’état lors du Salon de 1884 et déposé au musée de la Marine en 1944 par le Fonds National d’Art Contemporain.

EXÉCUTION DU GÉNÉRAL CHARETTE

huile sur toile  285 cm x 170 cm (1883)

Localisation actuelle : collection privée

Sujet

François-Athanase de Charette de la Contrie, né le 21 avril 1763 à Couffé, près d’Ancenis. Il entre à l’école des Gardes de la Marine en 1779, sert ensuite sous le comte de de La Motte-Picquet et l’amiral de Guichen, obtient le grade de lieutenant de vaisseau en 1787 et compte en 1790, onze campagnes à son actif, dont quelques-unes en Amérique. Le 25 mai 1790, il épouse Marie-Angélique Josnet de la Doussetière et s’établit au manoir de Fonteclose, à La Garnache près de Challans (Vendée). Très vite, il s’ennuie, s’éprend de maîtresses, s’adonne à la chasse et ne manque aucun bal des châteaux environnants. Bien qu’il désapprouve le principe de l’émigration, il part pour Coblence, mais ne tarde pas à revenir en France pour défendre la famille royale aux Tuileries, le 10 août 1792. Il échappe au massacre, mais sur le chemin du retour, il est arrêté à Angers et relâché grâce à l’intervention de Dumouriez. Le 27 mars 1793 (24 Ventôse an I), dans la région de Machecoul où a lieu le massacre, il accepte de se mettre à la tête de paysans du Marais breton venus chercher son commandement au manoir de Fonteclose. Ceux-ci ne sont armés que de piques et de fusils de chasse et sont peu disciplinés. Il parvient ensuite à commander de meilleurs éléments dont des déserteurs républicains, et une cavalerie d’élite composée de nobles et de bourgeois équipés à leurs frais. Le 30 avril 1793 (11 Floréal an I), il parvient à empêcher les Républicains de prendre Legé.

Attaque de Nantes

Après la prise de Saumur en juin 1793, il se joint à l’Armée catholique et royale et Lescure lui demande de participer à la prise de Nantes. Le 29 juin 1793, il arrive le premier avec ses troupes dans les faubourgs de la ville. Il lance l’assaut seul aux aurores sans attendre les renforts de Charles de Bonchamps. Il est le dernier à quitter Nantes; le lendemain, après la retraite de l’Armée catholique et royale et voyant que tout était perdu, il aurait fait un pas de danse par dérision. Deux semaines plus tard, il est de nouveau présent sans les autres groupes, alors que l’attaque devait être combinée. Ses pertes sont élevées et après la perte de quatre canons, les Bleus contre-attaquent.

Le 19 septembre 1793, il participe à la victoire de Tiffauges, mais désobéit avec Lescure et se lance dans la poursuite de Kléber.

Le 30 septembre 1793 (9 Vendémiaire an II), le canon dans l’île de Noirmoutier fait reculer ses troupes. Mais douze jours plus tard, il les fait entrer par la chaussée du Gois à la marée montante pour les forcer à avancer. Les 800 hommes de la garnison sont rapidement capturés et, malgré ses ordres, un sous-chef en fait fusiller 200.

Se sentant dédaigné, il se sépare du gros de l’armée vendéenne qui va subir un désastre au cours de la Virée de Galerne, notamment à Savenay en décembre 1793. Il poursuit la lutte par une guérilla autonome. En mai 1794 Charette réorganise son armée et confirme Pierre Rezeau comme commandant de la division de Montaigu. En 1794, il s’empare du camp républicain de Saint-Christophe, près de Challans, mais moins d’un mois plus tard, le général Nicolas Haxo avec six mille hommes le force à s’enfuir. Il prend sa revanche peu de temps après en encerclant Haxo, qui est capturé et se voit apparemment contraint au suicide.

Traité de paix

A bout de munitions, le 17 février 1795, Charette, ainsi que plusieurs autres chefs vendéens, signe avec les représentants de la Convention le traité de La Jaunaye. Ce traité, signé au manoir de La Jaunaye, à Saint-Sébastien, près de Nantes, établit la liberté religieuse et exempte les insurgés du service armé. Quelques jours plus tard, Charette peut défiler à Nantes aux côtés du général Canclaux et du représentant en mission Albert Ruelle.

Mais la paix ne dure que cinq mois. En juin 1795, Charette reprend les armes au moment du débarquement de Quiberon, reçoit de la poudre, des armes et des fonds des Britanniques à Saint-Jean-de-Monts les 10,11 et 12 août 1795, mais est défait par Hoche.

En juillet, le futur roi Louis XVIII lui écrit qu’il lui confère le grade de général de l’Armée catholique et royale. Ses faits d’armes dépassent de loin le cadre de la guerre de Vendée : il reçoit les félicitations d’Alexandre Souvorov et Dumouriez tente de le débaucher pour rallier la cause de Louis-Philippe d’Orléans.

Tentatives désespérées

En octobre 1795 il tente d’organiser la venue du comte d’Artois, second frère de Louis XVI en Vendée et se porte sur la côte avec 15 000 hommes lorsque le prince se trouve à l’Île d’Yeu. Le futur Charles X ne rejoint pas le continent et Charette est peu à peu abandonné par ses troupes.

Charette fait alors le projet de faire jonction avec les bandes de Stofflet qui se battent encore en Anjou. Mais les colonnes républicaines viennent quadriller la région et il finit par être capturé par le général Travot le 23 mars 1796 dans les bois de la Chabotterie (commune de Saint-Sulpice-le-Verdon) alors qu’il n’est plus suivi que par 32 derniers fidèles.

Exécution à Nantes

Il est condamné à mort le 29 mars 1796 sur la place Viarme à Nantes. Avant d’y arriver, il étonne une fois encore la foule silencieuse qui s’était massée sur la place des Agriculteurs pour assister à l’exécution. S’arrêtant devant son cercueil, il le détaille avec un sourire ironique avant de hocher la tête d’un air approbateur : oui, la caisse est bien à sa taille.

Gravure d’après le tableau

« Monsieur l’abbé, j’ai bravé cent fois la mort. J’y vais pour la dernière fois, sans la braver, sans la craindre”. Charette tient parole : après avoir répondu de la sorte au prêtre qui avait cru devoir l’exhorter au courage. Il s’avance, la tête haute, devant le peloton d’exécution formé de soldats choisis dans le bataillon de chasseurs qui avait réussi à le capturer le 23 mars dans le bois de la Chabotterie. Il refuse de se faire bander les yeux et ordonne lui-même de faire feu par sa célèbre réplique : “Lorsque je fermerai les yeux, tirez droit au cœur”. Dans un dernier effort au moment où les soldats ouvrent le feu, il se jette en avant.

Sa devise était “Combattu souvent, battu parfois, abattu jamais”. Son souvenir est encore très vivace en Vendée. Une croix, à l’angle de la Place Viarme et de la rue Félibien, commémore cette exécution.

FR3 région consacre un reportage à Charette avec le tableau de Le Blant
Scénographie Charette au logis de la Chabotterie
Vignette du chocolat Planteur d’après le tableau de Le Blant

LE BATAILLON CARRÉ, AFFAIRE DE FOUGÈRES 1793

Huile sur toile 150 x 227 cm  (1880)
Exposé au Salon de 1880 et à l’expo universelle de 1889 à Paris (médaille d’or)
Localisation actuelle : Bibliothèque de l’université de Provo/Utah – USA

Sujet

La deuxième bataille du Rocher de La Piochais (ou de La Plochais) a lieu pendant la Chouannerie. Le 21 décembre 1795, un convoi républicain venu de Fougères tente de ravitailler Saint-Georges-de-Reintembault, assiégé par les Chouans.

La bataille

Les troupes républicaines paraissent au matin, mais elles repèrent l’embuscade et ne tombent pas dans le piège. Les soldats se mettent en formation en lançant des railleries et des insultes à leurs ennemis, puis marchent baïonnette au canon. Les chouans les laissent s’approcher jusqu’à une distance de 20 pas puis ouvrent le feu. La décharge est meurtrière, le commandant ordonne la retraite et les républicains rétrogradent en bon ordre malgré le feu des chouans. Au même moment à l’autre bout de la colonne, Boisguy, à la tête de 400 hommes, enfonce l’arrière-garde et se saisit des voitures de vivres et de pains destinés à ravitailler Saint-Georges. Les républicains sont alors encerclés, les marais sur leurs flancs les empêchent de se replier. À l’avant-garde, le général met sa troupe en formation au carré, Joré fait de même à l’arrière-garde après avoir rallié les fuyards. Mais les soldats républicains, à découvert, restent constamment sous le feu des chouans, protégés par les marais et embusqués derrière les fossés et les haies. Bonteville, Saint-Gilles et Dauguet lancent alors une charge sur le carré de l’avant-garde, les chouans en nette supériorité numérique, l’écrasent rapidement. Le carré de Joré et de ses carabiniers résiste plus longtemps, les chouans y pénètrent un instant, puis en sont délogés, avant qu’une deuxième attaque ne s’avère décisive. Les lignes républicaines sont disloquées et les soldats en déroute s’enfuient vers Fougères. Les républicains subissent ce jour là leur plus lourde défaite face aux chouans en Ille-et-Vilaine.

Bilan

Il est certain que cette bataille se termina par une victoire écrasante des chouans. Dans un premier rapport les administrateurs républicains de Fougères admettent que l’escorte a perdu au moins la moitié des soldats qui la composaient. Les Chouans ont 39 tués et environ 40 blessés selon Pontbriand, qui porte également le nombre des tués républicains à plus de 1 200 et estime qu’il n’y eût pas 200 hommes à rentrer sans blessure à Fougères. Les corps des soldats républicains auraient été enterrés à la prairie de Chevaux-Morts. Cette défaite fut en tout cas vécue comme une véritable catastrophe par les républicains de la région.

“Sur une petite élévation, au centre, un bataillon de soldats républicains, formé en carré, tient tête à une furieuse attaque des chouans qu’on voit monter en désordre sur la gauche, débouchant impétueusement de tous les plis du terrain, armés au hasard de fusils, de sabres, de faux. Quelques-uns sont déjà, corps à corps, aux prises avec les Bleus. Entre les deux groupes, le sol est semé de cadavres et de blessés. Sur la droite on devine d’autres chouans rampant dans les herbes et des pétillements de fumée à l’horizon annoncent encore une attaque lointaine. La vivacité de l’action, grave et calme du côté des Bleus, enthousiaste et furieuse du côté des Blancs, a été rendue par M. Le Blant avec une chaleur et un entrain remarquables. Les types sont observés avec exactitude, la composition est bien groupée sans aucun sacrifice des vraisemblances, l’exécution est vive, précise, harmonieuse. ” Livre d’Or du Salon 1880

“Suspendons un moment notre course, que rend trop hâtive le désir de passer en revue nos plus grandes richesses, et faisons une halte devant le Bataillon carré, de M. Julien Le Blant. L’œuvre est étonnante d’entrain et de mouvement. Une troupe de chouans, coiffés du chapeau aux larges bords, chaussés de sabots, armés de piques ou de faulx, s’élance pour se ruer sur le bataillon carré des soldats de la République qui, immobile comme une forteresse vivante, fait feu sur les assaillants. La fureur de la bataille est dans l’air; elle anime cette plaine tachetée par les flocons de fumée bleuâtre, qu’emplit l’odeur de la poudre, et dont il s’élève de grands cris. Comme ces gens-là se battent bien, corps et âme, sans merci ! Quand ils vont s’aborder, la lutte sera acharnée et terrible. Telle est l’idée qui vous vient devant cette toile. M. Julien Le Blant s’est vu désigné de bonne heure à l’attention de l’opinion publique; jamais, ce me semble, il n’a mieux mérité que cette année la faveur dont il jouit auprès d’elle. Pour ma part, je lui sais un gré infini de ne pas suivre l’exemple de certains de nos peintres militaires, dont les tableaux sont des vignettes agrandies, et qui ne craignent pas de se compromettre avec le métier du photographe.” La peinture au Salon de 1880 : les peintres émus, les peintres habiles / par Roger Ballu

LA MORT DU GÉNÉRAL D’ELBÉE

Huile sur toile 140 x 206 cm (1878)
exposé au Salon de 1878 –et acheté par M. Georges Petit de la galerie du même nom.
Localisation actuelle : Salle 3 du musée de Noirmoutier

Ce tableau qui eut un grand succès, et contribua puissamment à classer le jeune artiste à un rang élevé dans l’art, a été acheté par le Musée de Nantes. Il est désigné sous le nom de “tableau de la lutte”, parce qu’un jour de marché de l’année 1884, des paysans s’étant arrêtés devant cette toile, et commentant à haute voix le fait historique représenté, furent interpellés par des ouvriers de la ville ; des mots aigres, on en arriva aux injures et à la bataille, et dans la chaleur de la rixe, les combattants brisèrent une statue et crevèrent un autre tableau qui se trouvait en face.

L’artiste, écrivait un critique connu, M. Olivier Merson, a traduit son programme sans emphase vaine, ni amplification inutile. L’exécution vient d’avoir lieu : tout au fond se distinguent les troupes qui retournent à la ville. Au premier plan, les cadavres ; point d’amis ou d’ennemis qui les entourent ; de curieux nulle part ; et sur cette vaste solitude plane une teinte sombre, triste et grise, vraie couleur de scènes lugubres.

Sujet

Maurice Joseph Louis Gigost d’Elbée est né le 21 mars 1752, à Dresde, d’une famille française établie en Saxe.  Il vint en France en 1777, y fut naturalisé, entra dans un régiment de cavalerie, parvint au grade de lieutenant, donna sa démission en 1783.

En 1793, les paysans de Beaupréau le décidèrent à se mettre à leur tête. Sa troupe se grossit de celles de Bonchamps, Cathelineau et Stofflet. Il servit d’abord sous Cathelineau, fut reconnu pour généralissime après la mort de ce chef, battit les Républicains à Coron et à Beaulieu, mais n’éprouva plus ensuite que des revers. C’est en qualité de généralissime qu’il se trouva, le 30 juillet 1793, à la bataille de Luçon gagnée par les Républicains et dans laquelle il s’exposa aux plus grands dangers et contribua à sauver l’armée vendéenne d’une complète déroute. Une seconde défaite des Vendéens à Luçon, le 13 août suivant, fut encore plus meurtrière.

L’armée royale fut complètement défaite à la bataille de Cholet par le général Kléber. D’Elbée, blessé grièvement dans cette dernière bataille, fut d’abord transporté à Beaupréau, puis à Noirmoutier; trois mois après, les Bleus s’étant emparés de cette île, il fut traduit devant une commission militaire, condamné à mort et fusillé sur la place publique du bourg de Noirmoutier, où on l’avait amené dans un fauteuil parce que ses quatorze blessures ne lui permettaient pas de se tenir debout (le siège a été repris par la famille d’Elbée qui le garda dans leur résidence jusque dans les années 1975, chez le marquis Charles Maurice d’Elbée. Lorsque celui-ci apprit qu’un musée vendéen était en construction à Noirmoutier, il fit don de ce fauteuil, désormais conservé au château de Noirmoutier). Sa femme fut fusillée vingt jours après, en janvier 1794.

Au jugement de plusieurs biographes, d’Elbée fut un homme pieux, d’un courage constant. Ses soldats l’avaient surnommé le général la Providence. De par son côté assez effacé, ce général n’aimait pas se mettre sur le devant de la scène, de sorte que les historiens oublièrent assez longtemps de reconnaître le rôle important qu’il joua dans les guerres de Vendée. Fin stratège, il était très aimé de ses soldats : Turreau dans ses mémoires, dira qu’il avait vu des soldats pleurer en entendant le seul nom de d’Elbée.

Une petite pièce voûtée fut aménagée au XIXème siècle dans le château de Noirmoutier pour abriter les réserves de poudre du château devenu fort militaire.

Aujourd’hui on y présente quelques objets, ainsi que le tableau de Julien Le Blant prêté par le musée des Beaux-Arts de Nantes, qui retracent les événements survenus à Noirmoutier lors de la première guerre de Vendée en 1793.

Copie du tableau – coll. privée

Il retranscrit ici la mort du général d’Elbée, d’après les récits qu’on lui en a fait. Il n’est jamais venu à Noirmoutier, ce qui explique que sa représentation du château et de la place d’Armes ne soit pas fidèle à la réalité. Pourtant, il dépeint un des événements historiques les plus importants qu’ait connu l’île.

Le fauteuil exposé dans la salle serait celui sur lequel Maurice d’Elbée, général des armées vendéennes, a été fusillé en janvier 1794. Il est avéré qu’après avoir été grièvement blessé à la bataille de Cholet, il est venu trouver refuge sur l’île, reprise aux républicains par Charette en octobre 1793. Lorsque les « Bleus » du général Haxo s’emparent de nouveau de Noirmoutier, d’Elbée est rapidement retrouvé puis jugé par un tribunal révolutionnaire, avec plusieurs autres personnalités royalistes ou soupçonnées de l’être.

Condamné à mort, ses blessures l’empêchent de se tenir debout face au peloton d’exécution. Quelqu’un aurait alors décidé d’aller chercher un siège dans une maison proche pour l’y installer malgré tout.

Ce fauteuil, perforé par les impacts de balles, aurait alors été récupéré, et serait celui qui est exposé aujourd’hui.

Le poète Adrien Dézamy, a écrit à propos de ce tableau :

C’était un froid matin de janvier. Sur la place
de Noirmoutier, nul bruit, que le bruit de la mer
Et des pas mesurés faisant craquer la glace …
On sentait comme un vent de mort passer dans l’air.
C’est qu’en effet, dans l’île, un arrêt militaire
Vient d’être exécuté ce matin-là. Comptez :
Trois Vendéens couchés la face vers la terre
Près d’un mur, sur le sol, gisent ensanglantés.
Un quatrième, ceint de son écharpe blanche,
Front meurtri, bras pendants, est assis au milieu
Sur un large fauteuil. Sa tête qui se penche
Semble à ses compagnons dire un dernier adieu.
Sur lui plus d’un regard tombe à la dérobée ;
Les soldats qui s’en vont, pâles, presque tremblants,
Se le montrent des yeux et disent : C’est d’Elbée,
“Le blessé de Cholet, le général des Blancs !”
Eh bien ! oui ! C’est d’Elbée ! un généralissime !
Mais pour qui la connaît la mort est sans effroi,
Et l’on peut de sa vie, alors, payer ce crime
D’avoir été fidèle à Dieu, comme à son Roi !
Maudits soient les combats et les guerres civiles
Qui font par les vaillants fusiller les héros,
Et qui, pour apaiser les hameaux et les villes,
Transforment, sans merci, des soldats en bourreaux !