MAURICE ESMEIN

Le 4 février 1918 une terrible nouvelle arrive du front. Son neveu Maurice Esmein, fils d’Adhémar et de sa demi-sœur Valérie, artiste-peintre et médecin, est tombé en première ligne le jour même de ses 30 ans. Artiste autodidacte, il fut de la première aventure cubiste autour de Picasso, Juan Gris, Braque au Bateau Lavoir. Il poursuivit en parallèle des études médicales mais, influencé par son ami et artiste Jean Buhot, il s’orienta vers la peinture. Il travailla en Belgique et en Hollande en 1908 et prit un atelier sur la Butte Montmartre en 1912. Il exposa aux Artistes Indépendants en 1914. Il rejoint son régiment en temps qu’auxiliaire médecin. Malgré sa très courte carrière les critiques de son temps furent très élogieuses.

Ce jeune peintre a considéré les problèmes de la peinture. Aux solutions véritables, il n’a jamais daigné substituer la routine, l’adresse ou la sensiblerie. Comme il était très jeune, il n’avait pas encore trouvé ces solutions, qui nous semblent une sorte de pacte miraculeux ou simplement un accord naturel de l’homme et de la nature. Il est mort avant l’âge où l’on peint comme on respire, où l’œuvre du moins apparaît au spectateur comme une respiration naturelle. C’est dans les œuvres de la maturité et de la vieillesse que la solution fait oublier complètement l’énoncé du problème, que la solution – à supposer qu’il y ait solution et problème – dépasse le problème et le déborde. Les tableaux de Maurice Esmein n’ont pas encore l’allégresse de cet allègement, de cette libération. Aussi bien que ce qu’il a fait, nous voyons ce qu’il a cherché. Il est trop loyal et trop noble pour se satisfaire à demi ou bien pour nous leurrer. Mais ces tableaux, où persiste parfois un aspect théorique, nous révèlent, à travers la recherche, fût elle-même théorique, une sensibilité grave, un désir de sérénité et d’apaisement. Ici, l’intelligence s’inquiète et le cœur tend à la simplicité.

Ainsi s’explique tout naturellement que des préoccupations qui semblent très intellectuelles et théoriques apparaissent dans les tableaux de Maurice Esmein. C’était l’étape de la peinture dans les années qu’il l’aborda. Je ne veux pas refaire ici le développement éculé qu’on trouve partout sur le besoin que les jeunes peintres, après les titillations de l’impressionnisme, éprouvaient d’un art plus stable et moins réduit à la sensation. C’est un fait qu’il y a là une certaine tendance de la peinture contemporaine. Mais il n’est pas évident que ce besoin – qui d’ailleurs fut toujours assez grossièrement défini, que ce besoin de stabilité, de synthèse, d’architecture, de construction soit plus précis ou plus intelligent que le besoin de lumière, de fulguration, de spasme optique auquel cédèrent les impressionnistes. (:e serait avoir bien sottement le préjugé de l’intelligence que croire à la supériorité, par essence, des préoccupations intellectuelles. Les pires imbéciles en sont capables.

Tableau de Maurice Esmein

Mais il serait bien inquiétant qu’un jeune artiste fût insoucieux des suggestions de son époque. Même si l’époque n’apporte que des formules, elles sont infiniment moins dangereuses que les trucs de l’académisme ou des académismes. Lorsque Maurice Esmein vint à la peinture, une série d’expérimentations, théoriques et pédantes peut-être, ou techniques simplement, avait déjà créé l’embryon d’une sorte de langage.

Maurice Esmein a peint des paysages, des portraits, le cirque. La volonté de créer des objets, de ne pas se satisfaire d’un simple jeu de couleurs, d’un agrément un peu u modiste v, donne à certaines de ses toiles l’apparence d’une combinaison de triangles et de parallélogrammes. Les objets et les êtres nous sont décrits par faces. L’apparence en est-elle solide comme celle des jouets en bois fabriqués à la scie ou fragile comme celle des cocottes en papier ? Ainsi soulignés, les plans se combinent-ils en un ensemble capable de se substituer à la vision usuelle de l’objet, ou nous donnent-ils un plaisir d’abstraction et d’intelligence ? Je crois qu’un tel problème n’est pas à résoudre ici. Car celui qu’en réalité a résolu Maurice Esmein est beaucoup plus émouvant : à travers sa technique, bien peu obsédante d’ailleurs, transparaît une âme noble et grave, pudique et tendre. Celui qui a peint ces portraits aimait la forme humaine. Celui qui a peint ce port clos par la digue et cerné plus loin d’un halo de montagnes et ces voiles comme attendries sous la lumière diffuse ne voyait pas plus dans la nature un pur jeu de prismes que Renoir n’y vit une pure pigmentation spasmodique.

Lui qui voulut ainsi nous donner la dureté du monde, ses arêtes, ses faces, cédait-il à un pur besoin de son intelligence, à une suggestion de son époque ? N’était-il pas conduit par un sentiment qui nous émeut davantage. ? Ne luttait-il pas contre une sensibilité dont il n’osait pas encore avouer toute la tendresse. Ne redoutait-il pas un aspect coloré trop apaisé dans la douceur, trop semblable aux corbeilles où sont assemblées de belles laines éteintes ? N’est-ce pas par une juvénile pudeur qu’il s’abandonna d’abord à l’intelligence.

II aima le cirque. II a peint les chevaux, l’écuyère, le trapéziste, le clown, l’homme bleu de la haie,

les grandes lampes au-dessus de la piste, la barrière couverte de velours rouge. Il a peint le cirque avec une joie si grave qu’on pense aux statues des Egyptiens et aux statues des nègres. Est-ce un jeu de son intelligence, mêlant la culture à la vision ? N’est-ce pas la gravité naturelle d’une sensibilité qui, tout naturellement, rejoint à travers les époques, des langages anciens ? On pourrait le croire, tant la vie est ici présente et solidement enfermée. La saveur même de la vie est ainsi contenue dans la forme que le peintre tente de sculpter. Vous qui aimez le cirque, vous retrouverez là la sage retenue, le frémissement de la croupe après le galop, quand l’homme de haie tient la bride, et l’abandon léger du bras de l’écuyère tapotant l’encolure. Ce bras de l’écuyère, tant pis pour ceux qui ne le connaissent pas.

En ses aquarelles, où la formule s’assouplit, où un charme plus facile se joint à la sécurité de l’esprit, Maurice Esmein révèle peut-être davantage, à ceux qui ne savent pas deviner les grandes réalisations qu’on pouvait attendre de lui. Son intelligence et sa sensibilité s’unissent davantage. II donne un univers sculptural et doux. Tout s’assemble comme en un parc où la dureté des marbres se marie à la mollesse des feuillages…

Maurice Esmein a laissé des notes manuscrites, réflexions sur la peinture ou brèves évocations de la vie, sortes de poèmes en prose. Les réflexions de Maurice Esmein sur la peinture sont de la plus lucide intelligence. Elles nous prouvent qu’il ne fut pas dupe des théories. Elles nous montrent une riche culture, capable de se renoncer, capable de se dépasser. Par un hasard singulier, la plupart des artistes de synthèse ont des cerveaux de boxeur. La guerre nous a pris en Maurice Esmein un artiste qui accueillait l’intelligence avec intelligence et qui était sensible et cultivé au point que nulle culture ne pouvait le noyer.

II écrit sur la statuaire nègre :

… La joie est grande de voir ces modelés impeccablement fermes, cette beauté décoratìve des parties dans un ensemble aussi parfait qu’un beau coquillage. A côté de cela, on ne peut s’empêcher de penser un moment que toute la sculpture des époques dites civilisées est une chose mince… …Et, il n’y a pas à dire, nous comprenons le sauvage. Mais nous comprenons aussi le XVIIIe siècle. Entre les deux, se représente-t-on assez comme nous pouvons être tiraillés ?

Et ceci sur l’expression :

Le grand danger en tout : prendre l’expression d’une chose pour la chose elle-même. Un sentiment, une idée juste. Son expression est cherchée, trouvée. Le sentiment, l’idée disparaissent : l’expression, devenue vide, subsiste seule. Les hommes ne la rejettent pas, mais elle est devenue dans leur esprit, pour ainsi dire une réalité…

Voici encore quelques lignes sur la joie, écrites pendant la guerre :

La joie est de peindre, à tous sens ouverts, avec un paravent hermétique sur tout le reste. Elle est dans une belle conversation entre gens choisis, et d’aimer tout ce qui vous entoure. Maintenant, elle est presque tuée. Si elle essaie de venir, elle est toujours subordonnée à la guerre. La joie au second plan est nulle. Une chose serait consolante : la destruction de la rigolade. Mais la rigolade est indestructible. a J’appellerais presque une vraie douleur, qui en serait plus proche. Mais l’inquiétude et la tristesse sont pires. » Hélas l cette âme ardente, ce noble esprit devaient aussi être subordonnés au cc mais la guerre o, au hasard d’un projectile…