FERDINAND HEILBUTH

Son parrain pour la Légion d’Honneur

Ferdinand Heilbuth est né à Hambourg le 27 juin 1826. Il fut naturalisé français en 1876. Ferdinand Heilbuth abandonne des études rabbiniques pour voyager avec Charles Gleyre, à Düsseldorf, Rome et Paris où il s’installe.

Il débute avec des scènes inspirées de la Renaissance italienne, puis se consacre à la peinture des mœurs bourgeoises et populaires, il réalise également quelques portraits, qu’il expose au Salon à partir de 1853. Ce peintre de genre, dont le talent a pour caractéristique la noblesse, la vivacité du coloris et l’accent dans l’expression, a obtenu une deuxième médaille en 1857, 1858 et 1861. Il expose de nombreuses fois à la Royal Academy de Londres et à la Grosvenor Gallery ainsi qu’à l’Athénée de Boston en 1863. Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1861, et officier du même ordre en 1881. Il meurt à Paris le 19 novembre 1889. Vincent van Gogh, dans une correspondance adressée à Anthon van Rappard, a dit toute son admiration pour l’artiste.

Ferdinand Heilbuth – Barque sur la Seine

Le 15 août 1885, Julien Le Blant est récompensé par une médaille de 1ère classe lors de l’exposition universelle d’Anvers. À la suite de cette distinction, le 29 décembre, il est fait chevalier de la Légion d’honneur à Paris 8e sur sa recommandation.

Ferdinand Heilbuth meurt le 19 novembre 1889 à l’âge de 63 ans, pratiquement dans les bras de Julien Le Blant qui est mandaté pour pour l’exécution de ses dernières volontés.

« Les obsèques du peintre Ferdinand Heilbuth ont eu lieu hier, à trois heures, au temple protestant de la rue Roquépine. Le corps a été provisoirement inhumé dans les caveaux du temple. Heilbuth lègue la nue-propriété de sa fortune, qui est très importante, à la Société des artistes français. Dans son testament, l’artiste regretté prie deux de ses amis, MM. Julien Le Blant et Tony-Robert Fleury de réaliser, en vente publique, tout ce que contient son atelier, son mobilier et sa galerie de tableaux, parmi lesquels se trouvent des œuvres très intéressantes des principaux maîtres de l’école française ; de faire vendre son hôtel de la rue Ampère et partager le revenu de la somme que produiront ces deux adjudications en deux parts égales. Il demande à ses exécuteurs testamentaires d’attribuer la première de ces parts à ses parents, le docteur Wilhelm Heilbuth, son frère, et Mlle Berthe Heilbuth, sa sœur, et la seconde à celle qui a été sa compagne pendant toute sa vie. Le capital appartiendra à la caisse de secours de la Société des artistes français, fondée par la baron Taylor. Heilbuth s’est souvenu qu’il devait tout à la France, et, en laissant toute sa fortune pour venir en aide aux artistes français nécessiteux, il a bien mérité de sa patrie d’adoption. » (Le Petit Parisien du 24 novembre)

Tombe de Ferdinand Heilbuth au Père-Lachaise

L’hommage du Figaro

Ferdinand Heilbuth quitte la vie sur une belle action ; il lègue la nue-propriété de toute sa fortune (cinq cent mille francs, disent ses intimes) à la Société des artistes français ; il a fait deux parts de l’usufruit, l’une pour ses parents, Un frère et une sœur, l’autre pour l’amie qu’il aimait tendrement et dont il a voulu assurer l’avenir. Dans son testament, il stipule que chacun des exécuteurs de sa dernière volonté, les peintres Le Blant et Tony Robert-Fleury, choisiront un objet d’art comme souvenir de son amitié, que son portrait par Ricard ira au Louvre, qu’on réalisera tout le reste par la vente de l’hôtel et de l’atelier. Tout reviendra donc tôt ou tard à la caisse de secours de la Société des artistes français qui poursuit la création d’une maison de retraite pour ceux qui ont perdu leurs illusions en route et terminent leur vie dans une vieillesse besogneuse. Cette donation fera connaître au grand public le noble cœur que les arts viennent de perdre. Heilbuth était entré pauvre dans la vie. Né de, parents modestes, dans la ville libre de Hambourg, la carrière des arts lui fût peut-être restée fermée sans une bourse que la ville accorda au jeune homme vers 1840. On verra plus loin combien ce bienfait pesa ensuite sur la plus triste époque de sa vie. Le développement du talent d’Heilbuth marque quatre étapes : la première, celle du jeune élève bien appliqué à qui l’on enseigne un romantisme d’école qui, sous prétexte de peindre l’histoire, s’attarde dans les siècles passés sans une émotion pour la civilisation que l’artiste traverse. Un vieux sénateur de sa ville natale avait conservé un de ces ouvrages de jeunesse ; c’est là que je vis cette toile médiocre, où l’on aurait de la peine à trouver un indice de l’avenir brillant que le peintre, affranchi de la routine, devait atteindre. La seconde manière d’Heilbuth est déjà plus substantielle ; à Dusseldorf, il jette le froc aux orties et entre dans l’étude de la vie moderne, toutefois encore avec une visible préoccupation de l’anecdote. Paris devait lui montrer la route définitive ; il y vint vers 1857 et obtint tout de suite une médaille au Salon, distinction qui lui est confirmée deux fois en 1859 et 1861. A. cette dernière date, il fut décoré comme étranger. Heilbuth excellait alors dans les scènes de la Rome contemporaine ; ses promenades des cardinaux au Monte-Pincio sont restées célèbres dans l’œuvre d’Heilbuth ; les personnages étaient observés sans que le peintre cherchât à pousser le caractère jusqu’à la caricature comme beaucoup de ceux qui l’ont imité.

Mais si grands que furent ses succès, il ne voulut pas se calfeutrer dans un genre. Paris l’attirait et de sa tendresse pour la grande ville devait naître l’art exquis qui l’a rendu célèbre dans les derniers vingt ans de sa vie. La guerre vint interrompre le beau rêve de la carrière française, entrevue, parcourue déjà depuis douze ans et où, en dernier lieu, il devait trouver une situation hors de pair. Heilbuth partit pour Londres. L’Angleterre lui fit un accueil empressé ; il ne tenait qu’à lui d’y rester et de s’enrichir, car on s’arrachait ses toiles, et c’est de là que date sa fortune, car il n’avait au départ que des économies insignifiantes. Mais son cœur était à Paris, près de ses amis ; reconnaissant de l’hospitalité française, il donna pendant ce temps d’exil un échantillon de son art à toutes les entreprises au bénéfice des blessés de sa patrie artistique ; il le fit galamment, discrètement, et comme il ne s’en vantait pas on l’ignorait. Quand, après la guerre, il revint à Paris, on lui garda rancune de sa naissance et on le lui fit sentir cruellement… Je me souviens d’un soir d’été où, sous les arcades du Palais-Royal, il me fit ses confidences et nul n’était mieux placé que moi pour comprendre ses angoisses. Certes, il n’avait qu’un désir, c’était de demander sa naturalisation de citoyen français ; mais un scrupule des plus honorables dans son exagération, le retint encore pendant quelque temps. Etait-il bien libre, lui qui se jugeait l’obligé pour la vie de sa ville natale, qui l’avait aidé dans ses commencements obscurs? Sa patrie n’avait-elle pas acquis par ce bienfait un titre éternel à sa gratitude ? Pouvait-il à présent se dégager de ce passé par un acte public que ses compatriotes pouvaient considérer comme une félonie, pensait-il? Qui a connu Heilbuth s’explique fort bien ses hésitations par sa nature particulièrement impressionnable; elle dépensait toute sa volonté dans la peinture et il n’en restait plus à Heilbuth pour les grandes décisions de la vie. Découragé, il retourna à Rome. Je lui rendis visite dans son atelier et je le trouvai encore plus peiné et abattu. Enfin, il revint définitivement à Paris, obtint rapidement ses lettres de grande naturalisation, et à la suite de ses fort jolis Salons il fut nommé officier de la Légion d’honneur, cette fois au titre français, avec inscription à l’Officiel. Entre temps, il était devenu le peintre par excellence de la vie parisienne ; il s’était approprié toutes les qualités de l’Ecole nouvelle, dite du plein air ; d’autres ont peut-être apporté dans l’étude des environs de Paris plus de puissance et de clarté, mais personne n’a rendu mieux que lui le sourire de la nature qui nous environne, sa grâce insinuante et ses exquises tendresses de coloration.

Sous ce rapport, Heilbuth fut réellement un maître dans ses aquarelles encore bien plus que dans ses tableaux à l’huile. Et c’était un miracle de voir ce peintre, venu de l’étranger, s’approprier toutes les qualités françaises, comme s’il avait sucé avec le lait maternel l’amour du sol où maintenant on va l’ensevelir. Tous les amis savaient depuis longtemps à quel point la vie d’Heilbuth était menacée par une maladie du cœur dont il se trouvait seul à ignorer la gravité. Déjà, il y a trois ans, une crise d’étouffement avait failli l’emporter et le médecin crut devoir donner l’éveil aux intimes amis. Cette catastrophe finale est venue foudroyante au moment où personne ne s’y attendait. Heilbuth était indisposé depuis quelques jours, mais mardi il s’était levé de très bonne humeur. Il allait très bien, disait-il, et il donna rendez-vous à son ami Le Blant pour quatre heures. En entrant dans l’atelier, Le Blant trouva son camarade affaissé dans un fauteuil, râlant. La crise redoutée était venue, subite, sans merci. Les obsèques de notre pauvre camarade auront lieu aujourd’hui, au milieu d’une émotion profonde. Les orateurs qui lui adresseront le dernier adieu peuvent dire que nous venons de perdre un peintre de la plus belle valeur et un brave homme dans le sens le plus noble du mot.

Albert Wolff. (Figaro 22 novembre 1889)

Le Blant remonté contre le Figaro

Par la suite, le Figaro relate la donation des œuvres d’Heilbuth à l’Etat français par son amie mademoiselle Roque.

Mon cher ami, le Figaro ne respecte rien et fait paraître un bout d’article ce matin qui est ridicule – Je ne veux pas que mon nom soit prononcé – mais voilà les faits :

Madame Roque n’a pas obéi à une simple manie en léguant les œuvres d’Heilbuth au Ministère des Beaux-Arts, mais elle a obéi à un sentiment que j’honore.

Tous les tableaux, dessins, aquarelles qui lui appartenaient lui avaient été donnés par Heilbuth dont elle avait été l’amie ; par conséquent elle n’en n’a pas acheté au poids de l’or. En agissant ainsi, elle a voulu prouver aux amis qui étaient ceux d’Heilbuth, que ce peintre aussi bon qu’il était grand par le respect de son art, n’avait pas eu affaire à une ingrate en lui donnant beaucoup de ses œuvres et une partie de la jouissance de sa fortune.

Voilà les faits et je trouve cela particulièrement touchant.

Le Figaro rend cet acte parfaitement ridicule, et cela me fâche absolument. Cette dame n’est pas une manique, mais une femme de grand cœur.

De plus, je voudrais que l’on sache une fois pour toutes que mon ami Ferdinand Heilbuth a été en but au moment de la guerre de 1870 aux plus vilaines et plus basses jalousies de peintres français (très haut placés, et probablement enragés Dreyfusards, ceux qui vivent encore).

Etant né à Hambourg, il quitta la France pour aller en Angleterre, il y était forcé, alors ces M.M. pour empêcher son retour après la guerre inventèrent qu’il avait servi dans l’armée allemande – vous voyez comme il fut reçu à son retour !! Ce fut ignoble !!! Tout cela parce qu’il vendait plus qu’eux.

Il se défendit, et bien, je vous en réponds, mais son testament a été la plus grande preuve de son attachement à la France.

D’abord, à son retour, il se fit naturaliser français pour prouver qu’il ne se rangeait pas du parti des plus forts, puis par son testament, il laissa toute sa fortune à la Société des Artistes français, à la charge de cette société de faire leur vie durant avec l’intérêt de cet argent une rente à Melle Roque,

À sa sœur Melle Heilbuth et à son frère Mr Heilbuth, avocat à Hambourg.

Voilà les faits – faites le bien et vous serez récompensé par ce cochon de Figaro.

À vous

J. Le Blant