CHEZ MADELEINE LEMAIRE

L’atelier-salon de Madeleine Lemaire, au 31 de la rue Monceau, est une adresse incontournable pour le Paris mondain de 1900. Un journaliste nous en fait la visite.

Le salon de Madeleine Lemaire

« J’entre dans l’atelier de Mme Lemaire ; j’y suis seul et je puis, sans être taxé d’indiscrétion, regarder ce qui m’environne. Il me semble que je me meus dans une serre qu’on aurait aménagée en salle de travail. Des tapisseries, il est vrai, garnissent les parois du fond, montent jusqu’au plafond ; des tentures éclatantes et des soieries s’accrochent ici et là, dans le beau désordre de l’art. Une galerie en bois sculpté, sorte de loggia italienne, où Véronèse, dans ses fêtes, eût placé des musiciens, se voit à droite. Sur la balustrade de cette galerie un paon est posé, laissant pendre dans le vide sa queue aux couleurs étincelantes. Partout s’étalent, au hasard, placés par la main du caprice, de petits meubles, des crédences dorées, des fauteuils des siècles derniers, des poufs où nos aïeules aimaient à s’asseoir, des trophées enrubannés où s’enlacent flûtes et cornemuses chères aux peintres galants que conduisait Watteau. Des tambourins, des violes, des lanternes sont accrochés, retenus par des faveurs aux tons éteints. Un piano à queue rappelle que la musique est de la fête, et que rien n’accompagne mieux une scène du dix-huitième siècle qu’un air de Rameau chanté d’une voix discrète.

Madeleine dans son atelier avec Suzette debout.

Ajoutez à tout ce que je viens de décrire la flore se mêlant à cet ingénieux désordre; les plantes qui grimpent, qui s’emmêlent, qui retombent, les feuillages aux tons roussâtres ou aux reflets métalliques, l’éclat des azalées, la pourpre des cactus, la variété des primevères jetant comme une clarté de printemps dans cet intérieur de paix et de travail ; et dans un vase de Chine une touffe de roses expirantes dont les pétales tombent une à une. Notez que je suis tout seul en me figurant cela, que je respire un air subtil où la grâce un peu pâlie du passé — ainsi que serait un pastel de la Rosalba — se marie aux inquiétantes recherches du présent et que je vois, sous mes yeux, réunis fraternellement des paysages d’Heilbuth, des soldats de Detaille, des chats de Lambert, des éventails d’un ton exquis, d’une touche preste, d’un éclat joyeux, signés Madeleine Lemaire. Abusai-je de l’hospitalité confiante qui m’a été offerte, en écrivant mes impressions ? Je ne le crois pas. J’ai voulu voir avant tout le monde, — ayant le désir du fruit défendu, – ce que préparait la femme d’élite qui m’a ouvert sa maison toute grande, qui m’a dit : «Vous êtes chez vous.»

C’est dans ce salon, en 1894, alors qu’il est invité pour chanter Les Chansons grises, que Reynaldo Hahn fait la connaissance de Marcel Proust et devient son amant jusqu’en 1896. On y rencontre aussi Victorien Sardou, Colette, Guy de Maupassant, le comte de Montesquiou, Réjane; Jean-Louis Forain, Antonio de La Gandara, Jean Mounet-Sully, Emma Calvé, Camille Saint-Saëns, Marie Diemer, Laude de Sade, la comtesse de Chevigné; Jules Massenet, Tony, dit Marshall Le Grand, Marie-Laure Bichoffscheim, la vicomtesse de Noailles; Sarah Bernardt, Henri Rochefort, Constant Coquelin, Robert de Flers, Arman de Caillavet, François Coppée, Marie-Clémentine de Rochechouart-Mortemart, la duchesse d’Uzès; le chanteur Félix Mayol, l’homme politique Raymond Poincaré, Paul Deschanel, Émile Loubet, et le grand comédien Lucien Guitry. En été Madeleine Lemaire déplace ses « fidèles » et les installe dans son château de Réveillon, dans la Marne.

Si les récitals se déroulent dans un silence quasi religieux, les fêtes peuvent être extrêmement éclatantes et la presse mondaine s’empresse de les relater. Par exemple, celle organisée le 30 mars 1889, pour les quinze ans de sa fille Suzanne. Elle devait réunir une quarantaine de personnes et, finalement, en vit débarquer trois ou quatre cents. Un journal avait annoncé un bal travesti. Les amis peintres n’ont pas manqué le rendez-vous. Détaille, Clairin, Duez, Ballu, Le Blant, Jeannot, Jourdain, Escalier, Arcos, Gervex, Besnard ont décidé d’animer les festivités et de se vêtir de costumes de 1830. L’atelier de l’« impératrice des roses » est alors le théâtre d’une éblouissante cohue, riant, sautant, valsant dans une atmosphère chargée du parfum des roses et des lilas.

Suzette Lemaire par Edouard Manet

« Les élus de ce bal mémorable constatèrent que les costumes de l’époque prescrite perdirent singulièrement de leur ingratitude, puisque portés par d’adorables jeunes filles et par des hommes de goût, s’avisant d’en exagérer les côtés disgracieux ou ridicules. Les hommes, qui étaient en majorité, furent spirituels depuis le bout de leurs escarpins jusqu’à la pointe de leurs toupets en flamme de punch. Les plus drôles étaient : un moutard traîné par son garde national de père ; un chambellan de Charles X, grave, gourmé, le jarret tendu. Sous une poitière, un Talleyrand, tabatière en main, communiquait ses impressions à un Lamartine. Au buffet surchargé de friandises et de primeurs, un lord Byron but tant de vin de Champagne qu’il en boita ensuite, pour de bon. Tous et toutes étaient excentriques, mais d’une excentricité fine et bien trouvée. Mais lorsque des jeunes filles dansèrent un quadrille réglé par Soria de l’Opéra, l’assistance émerveillée ne put se contenir : le délire fut général : Louis Ganderax, Paul Hervieu, Becque, Munkacsy contemplaient d’un œil amusé la délicieuse gaucherie de ces entrechats juvéniles. On se sépara fort tard, en se promettant de recommencer, et on recommença, car la fête laissa un durable souvenir, et Madeleine Lemaire fut priée de la renouveler. » (Comoedia)

« La palme de l’imprévu, de la gaîté, de la bonne grâce revient à une femme, à une artiste de grand talent et de grand cœur… à Mme Madeleine Lemaire. Le premier bal donné en l’atelier de la rue de Monceau fêtait simplement les quinze ans de Miss Suzette Lemaire : Les danseurs s’appelaient : Alexandre Dumas fils, déguisé en Turc », Meissonier en « Doge de Venise », Gounod en « Médecin malgré lui », Guy de Maupassant en « Nègre »… combien d’autres encore ! Detaille, J. Béraud, Raoul Toché, Heilbuth, Julien Le Blant, Clairin, Vibert, Bastien-Lepage, Jacquet, Lambert, Toulmouche… Le souper avait été commandé pour 20 convives et, à une heure du matin, 300 masques se disputaient en riant les reliefs des homards et les os des jambonneaux Le succès fut tel que Mme Madeleine Lemaire dut, l’an suivant, recommencer la fête : « Un bal 1830 » réunit les mêmes artistes, puis ce fut une folle soirée où, « par ordre de la Patronne », tous les costumes étaient « en papier » … (Femina)

NAISSANCE DANS LES LARMES

Edmond-Frédéric Le Blant épouse le 8 avril 1850, Marie Louise Gasparine Lemaire, fille de Louis Julien Lemaire, trésorier de la ville de Paris, chevalier de la Légion d’honneur, et de Caroline Roudler demeurant au 43 rue de Luxembourg (actuelle rue Cambon dans le 1er arrondissement).

4 Rue Tronchet à Paris

Edmond Le Blant est domicilié avant son mariage au 26 rue de la Chaussée d’Antin. Le couple s’installe au 4 rue Tronchet, maison appartenant à la famille Lemaire. Julien Le Blant nait de cette union le 30 mars 1951. La déclaration de naissance est faite auprès du conseiller général de la préfecture M. Frottin par le père de l’enfant, Edmond Le Blant, son grand-père, Louis Lemaire, ainsi que par M. François Trémisot, chef de division à la préfecture de la Seine.

Acte de naissance de Julien Le Blant

Malheureusement, la mère de Julien décède le 20 avril à 21 ans des suites de son accouchement. Elle est inhumée deux jours plus tard au cimetière du Nord (cimetière de Montmartre). Âgé de 71 ans, son père éploré publie à l’imprimerie Simon Dautreville à Paris :                                                       

Stances sur la mort de ma filleÀ mon petit-fils Julien Le Blant.

Cher enfant, tu naquis dans le deuil et les larmes :

Ta pauvre mère est morte en te donnant le jour !

Malgré nos soins pieux, nos pleurs et nos alarmes

Dieu l’a ravie à notre amour !

Sa jeunesse et ses charmes

Ont escorté son âme au céleste séjour !

Le jour anniversaire où, d’heureuse mémoire,

Jésus, de son tombeau sortit dans sa splendeur,

Ta mère entrait au sien ! victime expiatoire

Offerte au divin Rédempteur …

Jour de deuil et de gloire !

Que ton cruel contraste a dû navrer son cœur !

1851

Comme la fleur qui meurt, au lever de l’aurore,

Elle a perdu la vie, à peine en son printemps.

Le flambeau de l’hymen ne fut qu’un météore

Qui l’éblouit quelques instants Comme un feu qui dévore !…

Fiancée au bonheur… elle est morte à vingt ans !…

Qu’elle eût un sort fatal ! Comme un tendre Ephémère

Elle est venue au monde ; et l’arrêt du destin

Ne lui donna qu’un an pour être épouse et mère !

Puis elle a vu finir soudain

Sa destinée amère,

Sans pouvoir recueillir ton sourire enfantin !

Ah ! qu’elle a dû souffrir, quand Dieu nous l’a ravie !

Quand elle a vu la mort, à la fleur de ses jours !

Mère, enfant, père, époux, seuls charmes de sa vie,

Objets de ses tendres amours…

A sa triste agonie,

Tout ce ciel étoilé s’éclipsa pour toujours !

On la nommait MARIE ; elle était belle et sage ;

On aimait ses talents, ses grâces, ses vertus.

Nous, dans nos souvenirs, nous gardons son image ;

Mais, pour toi, ses traits sont perdus ;

Que je plains ton jeune âge !

Hélas ! pauvre orphelin, tu ne la verras plus !

Connais mon désespoir… Ta mère était ma fille !

Ta pauvre aïeule et moi, brisés par nos douleurs

Nous avons vu mourir l’ange de la famille !

Viens la suppléer dans nos cœurs…

Viens, ta grâce gentille

Un jour… peut-être, un jour, adoucira nos pleurs.

Comment à ton berceau dérober ma tristesse ?

Par des regrets amers nos fronts sont assombris…

Mais nos cœurs sont à toi ; compte sur leur tendresse !…

De ma fille vivant débris,

Que ton sort m’intéresse !

Prends place au premier rang de nos enfants chéris.

Et toi, ma fille, et toi ! … de ton séjour suprême,

Vois ton fils sur nos seins et bercé dans nos bras.

Nos pleurs vont se mêler à l’eau de son baptême…

Viens nous assister, viens, hélas !

Tu sais combien je t’aime !

Descends vers nous, chère âme, et ne nous quitte pas.

Ma fille, mon enfant ! toujours ta douce image

D’un prestige adoré charme mon souvenir.

Mais quand je vole à toi… j’embrasse un sarcophage !!!

Attends ! attends ! je vois venir,

Comme un heureux présage,

Le jour où ce tombeau pourra nous réunir !

Mon Dieu! fortifiez mon cœur dans sa croyance.

Puis-je être de ma fille à jamais séparé ?

Non, Bon ; il est un ciel où finit la souffrance ;

Malheur au cœur désespéré !

La Foi, c’est l’Espérance…

Promettez-moi, mon Dieu, que je la reverrai !…

AVEC LES CÉLÉBRITÉS DE SON TEMPS

Chez Félix Potin, des vignettes “Panini” avant l’heure

En 1885, pour fidéliser sa clientèle, Félix Potin, roi de la grande distribution et précurseur en la matière, décide d’offrir à chacun de ses clients une image, presque comme un bon point. Plus vous achetez plus vous recevez d’images. Celles-ci sont regroupées par genre (figures politiques, figures sportives, figures artistiques, etc.) dans différents cahiers-albums selon les périodes de cette véritable campagne virale de fidélisation. Le tout premier album à sortir sera la collection Chocolat Félix Potin (1885-1888), les autres se bornant au titre explicite Collection Félix Potin (à partir de 1908).

Chaque album contenait 500 images-à-collectionner chacune d’environ 4cm x 8 cm. On imagine que le client potentiel des enseignes Potin pouvait se le procurer avant ou après le démarrage de la cueillette de ces images-vignettes rappelant furieusement le principe, aujourd’hui, des images Panini.

Ce document nous renseigne sur la vision d’une société fin XIXe siècle encore très masculine, pétrie de glorification des êtres maintenant oubliés pour la plupart. Ces 500 personnalités de l’époque donnent un aperçu de ce qui comptait alors. Entre vieilles gloires et jeunes aventuriers, princes, officiers et hommes politiques, se profilaient toutefois quelques artistes et comédiens. Julien Le Blant eut droit à son portrait dans deux albums de la collection.

Pierre Lanith Petit (1832-1909)

De nombreuses photographies de ces albums Potin ont été prises par le photographe Pierre Lanith Petit, élève de Disdéri (inventeur de la photo-carte, petit format pouvant servir de carte de visite). Petit avait en 1859 démarré un projet pharaonique, celui de produire une galerie des Hommes du Jour. C’est peut-être cette ambition de collecter les grandes figures du siècle qui a motivé Potin à créer son système de cartes-photos à collectionner. Il semble que ce soit peu de temps après l’ouverture de son atelier à Paris, en 1859, que Pierre Petit se lance dans l’élaboration d’une Galerie des hommes du jour, qui devient, par la suite, la Galerie des illustrations contemporaines. Il est vrai que la plupart des grands ateliers parisiens du second Empire, à la suite de Laisné et Nadar, travaillent pour ces “Galeries” et “Panthéons” très en vogue à l’époque.

CONFUSIONS

Maurice

Outre le fait que son nom de famille ait souvent été mal orthographié (Leblant en un mot) Julien Le Blant a parfois été appelé “Maurice”, comme le montre l’extrait ci-après et même la page de garde d’un célèbre ouvrage de Dumas qu’il a illustré avec Steinlen.

En 1891, la Revue de Bretagne et de Vendée, le cite en réponse à une question concernant les costumes des soldats vendéens :

En règle générale, on peut affirmer que les chefs de la grande armée n’eurent aucun uniforme; c’est l’avis d’un artiste de talent très consciencieux et très connu, M. Maurice (!) Le Blant, le dessinateur des Chouans et le peintre de deux toiles célèbres : la «Mort de d’Elbée» et l’«Exécution de Charette».

Maurice Le Blant existe. Il s’agit de son cousin, connu pour avoir participé à la première course automobile de l’histoire (voir rubrique famille). On l’a peut-être également confondu avec Maurice Leblanc, le célèbre auteur d’Arsène Lupin !

Lucien

Un cachet d’atelier au nom de Lucien Le Blant figure sur quelques esquisses qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à celles de Julien Le Blant.

Deux cachets au nom de Lucien Le Blant
Superposition du cachet corrigé sur le faux

L’explication est simple. Ce tampon, fabriqué après le décès de l’artiste pour prouver la provenance des travaux non signés restés dans son atelier, a été réalisé avec une erreur. On s’en est vite aperçu, mais quelques travaux possèdent cette surprenante marque.

Cachet d’atelier de Julien Le Blant

DANS LA GUERRE DE 1870

Sur la plaque mortuaire de Julien Le Blant, en plus des mentions « Artiste peintre » et « Chevalier de la Légion d’Honneur » figure une inscription à laquelle il tenait : « Engagé volontaire de 1870 ».

Quel rôle a joué dans ce conflit ce jeune homme de 19 ans, alors en formation d’architecte à la ville de Paris. Nous savons qu’il a quitté le domicile familial contre l’avis de son père pour s’engager dans le corps-franc de Paul de Jouvencel.

Paul de Jouvencel

Licencié en droit à dix-neuf ans, Paul de Jouvencel s’adonne ensuite à l’étude des sciences naturelles et à l’économie sociale. Homme de gauche, il se prononce contre le plébiscite de 1870 et contre la déclaration de guerre à la Prusse.

Le début de la guerre, officiellement déclarée le 19 juillet 1870, suscite de vives inquiétudes de la part de Jouvencel, conscient que sa patrie est mal préparée et gravement menacée. Rapidement, au regard de l’avancée des troupes prussiennes, le siège de Paris semble imminent dès la fin du mois d’août 1870. Choqué par la passivité des autorités et des populations qu’il accuse de manquer de patriotisme, alors que la plupart des villages n’ont aucun moyen de se défendre, il s’en prend vigoureusement aux autorités accusées de ne pas avoir su organiser la défense. Les sous-préfets sont particulièrement dans le collimateur de Jouvencel qui trouve leur attitude très passive sinon collaborationniste avec l’ennemi. On imagine en effet l’indignation qui le saisit lorsqu’il apprend que le conseil municipal de Crécy décide d’octroyer 20 000 francs aux Prussiens ! Ce sentiment d’inefficacité voire d’abandon des autorités n’est sans doute pas pour rien dans sa décision de s’emparer lui-même de ce problème et de se faire un ardent défenseur de la patrie grâce à la création d’un corps de francs-tireurs.

La priorité reste pour lui l’approvisionnement de la capitale. Il met sur pied l’achat immédiat des récoltes dans les départements autour de Paris, ce qui a pour conséquence d’approvisionner la capitale et de priver l’ennemi de ressources. Il propose une loi en ce sens qui est adoptée le 17 août 1870. Sa principale inquiétude demeure toutefois la défense de la patrie et la résistance à l’ennemi. Ne supportant plus l’attitude passive des autorités, il décide de passer à l’action.

Les francs-tireurs de Neuilly

Le 4 septembre, Paul de Jouvencel organise son propre corps de volontaires : les chasseurs de Neuilly, un groupe d’environ 300 personnes qui s’équipent à leurs frais et vont suivre une formation au tir avant de prendre part activement à plusieurs batailles. Dès le milieu du mois de septembre 1870, les francs-tireurs de Neuilly sont mis à la disposition de la Défense Nationale qui leur facilite les déplacements et leur attribue une aide financière assez conséquente.

Un épisode surprenant nous montre la détermination de Jouvencel. Le 22 octobre 1870, un ballon montgolfière de 2000 mètres cubes, appartenant à la Compagnie des Aérostiers militaires, décolle des Tuileries. Il est piloté par un certain Iglesias avec, à son bord, Paul de Jouvencel. Celui-ci emporte 300 kilos de courrier, 6 pigeons et 75 kilos de tracts qui seront lâchés sur les Prussiens. Après un vol de 40 kilomètres, touchée à plusieurs reprises par les tirs ennemis, la montgolfière commence à descendre aux environs d’Esbly. Le hasard fait atterrir Paul de Jouvencel à proximité de sa maison à Quincy près de Meaux, précisément à la Demi-Lune qui deviendra un hôtel restaurant au début du XXe siècle.

Après avoir échoué, le 8 février 1871, aux élections générales pour l’Assemblée nationale, dans la Seine-et-Marne, il s’occupe de la publication de quelques ouvrages dont « Récits du temps, souvenirs d’un officier de francs-tireurs » (1873).

DÉCOUVERTE DE SEMUR-EN-AUXOIS

Durant l’hiver 1933-1934, Julien Le Blant connaît à nouveau des problèmes de santé, et, l’été suivant, on le trouve en convalescence à hôtel de la Côte d’Or de Semur où il se plaît à dessiner les maisons du village. Il revient encore durant l’été 1935.

Semur et le pont Pinard en 1935 …
… et aujourd’hui

Un reportage sur Semur, avec des dessins du peintre voyageur local André Maire, est paru quelque temps auparavant dans l’Illustration. Est-ce à l’origine de sa motivation pour venir y dessiner aussi?

« Nous avons commencé par aller voir Semur, que nous avons trouvé très amusant, il y a beaucoup à faire pour Julien ; Aussi nous avons écourté notre séjour ici pour retourner à Semur lundi matin, en passant par Avallon que je trouve très pittoresque. Je pense qu’il y travaillera beaucoup, sa santé de tout l’hiver n’avait pas été brillante. Je compte beaucoup sur ce long séjour au grand air pour qu’il refasse une provision de santé. » (Lettre de Marie à Guiguet – Hôtel de la Côte d’Or – Semur, juillet 1934)

« Nous sommes ici fort bien dans un hôtel très convenable, avec des gens aimables et un pays inimaginable : je dois dire plutôt une vielle d’un pittoresque inouï, où à chaque pas on voudrait s’arrêter et crayonner. Je ne m’en prive pas, je vous assure, j’en ai mal dans ma pauvre main droite et le bras qui suit. Le Hic est de grimper et […] je n’ai plus des jambes de 50 ans et des genoux tout neufs. Aussi ma femme, voyant mon enthousiasme, a cherché et trouvé dans le bas au milieu de motifs à faire la gloire d’un peintre, une petite maison pas reluisante du tout, mais où nous pourrons venir l’an prochain avec la bonne, ce sera reposant pour moi. » (Lettre de Julien à Guiguet – Hôtel de la Côte d’Or – Semur, juillet 1934)

Près de l’ancien couvent des Minimes en 1935 …
… et aujourd’hui

« Oui, nous sommes à Semur depuis quelques jours et si, depuis ma rentrée à Paris en septembre de l’an dernier, j’ai si souvent rêvé de ce patelin, ce n’était pas une erreur de ma part. Je trouve Semur encore plus extraordinaire que dans mes souvenirs. On se promène dans des motifs sans nombre. Les officiels aussi bien que les privés. C’est un coin extraordinaire et si dans la nuit je me réveille, c’est pour penser à ce que j’ai vu et à me demander comment je m’y prendrai pour rendre un peu ce que j’ai vu, ou du moins essayer ; et alors adieu le sommeil, j’en ai jusqu’au lever du jour à me tourner et me retourner dans mon lit. Aussi, je suis fatigué. Il y a trop à faire. Et puis, je suis travaillé per l’idée d’attaquer plus grandement le ton local et au besoin exagérer l’entier de la couleur. Que ça donnera-t-il ? Dans mes vieux jours, je vois du vert et du violet, tout simplement et plus je regarde plus je suis persuadé que j’ai raison. » (Lettre à Guiguet – Hôtel de la Côte d’Or – Semur 1935)

Il s’agit de son dernier voyage et de ses toutes dernières réalisations. L’artiste, pourtant toujours désireux d’expérimenter de nouvelles idées, a maintenant 84 ans. Fatigué et malade, il meurt à Paris quelques mois plus tard.

dav
Villeneuve-sur-Yonne

LÉGION D’HONNEUR

Le 15 août 1885, Julien Le Blant est récompensé par une médaille de 1ère classe, à nouveau pour le Bataillon Carré, présenté lors de l’exposition universelle d’Anvers.

À la suite de cette distinction, le 29 décembre, sous la IIIe République de Jules Grévy, il est fait Chevalier de la Légion d’honneur à Paris 8e. Il a été recommandé par le peintre Ferdinand Heilbuth, lui-même Officier de la Légion d’Honneur.

Chevaliers de la Légion d’honneur dans a famille de JLB :

Edmond-Frédéric Le Blant  (son père)

Louis Julien Lemaire (grand-père maternel)

Hippolyte Emmanuel dit Adhémar Esmein (beau-frère)

Madeleine Lemaire (tante)

Edouard Le Blant (oncle)

DÉCORATEUR D’OPÉRA

Le 19 décembre 1883 Julien Le Blant réalise un décor représentant le Canal St-Martin pour l’Opéra Polymorphe Louis IX joué, comme il se doit, à l’hôpital Saint-Louis.  

Sur scène, le décor du canal St-Martin réalisé par J. Le Blant.

Le pot-pourri que le programme désignait comme un accès de folie en trois actes et beaucoup de tableaux, avait pris naissance à la salle de garde de Saint Louis … Quelques mois auparavant, il y avait eu, à cet hôpital, une jeune malade, dont deux internes se disputaient le cœur. Leurs camarades et amis, se divertirent à mettre leurs amours en chanson. Des couplets s’ajoutèrent aux couplets, des vers à la prose, et, finalement, de la musique.

Le produit de la représentation fut employé à fonder une rente de 400 francs destinée à donner des secours aux femmes nécessiteuses sortant de l’hôpital avec le diagnostic de syphilis.

L’Illustration du 19 janvier 1884 relatant l’événement.

« Ce sont les internes de Saint-Louis qui en ont eu l’idée et qui l’ont organisée, avec l’assentiment de M. Quentin, le très habile directeur de l’Assistance publique. Il y avait, l’an dernier, une jeune malade dont deux internes se disputaient le cœur. Leurs amis et camarades s’amusèrent à mettre leurs amours en chansons. Puis, aux chansons on ajouta de la prose, à la prose des vers tragiques, aux vers tragiques de la danse, et il en résulta une composition bizarre, tenant à la fois de la revue, du drame, de l’opérette, du grand-opéra et du ballet, tout ce qu’il y a de plus polymorphe enfin, une pièce sans queue ni tête qu’on projeta de représenter au profit des malades. » (L’Illustration janvier 1884.)

RIVALITÉ PÈRE – FILS

En 1874 Julien se sent prêt. Les impressionnistes exposent chez Nadar et lui débute sa carrière de peintre au Salon. Il a 23 ans. Il présente un tableau au titre éloquent : Assassinat de Lepelletier de Saint-Fargeau par le garde, Pâris, le 20 janvier 1793 qui lui rapporte une médaille de troisième classe, valant à l’époque 250 francs-or. Malgré leurs divergences, il est intéressant de constater les intérêts communs du père et de son fils, puisque, cette même année, Edmond Le Blant publie dans le Correspondant : Lepeletier de Saint-Fargeau et son meurtrier. (Le père avec un “L” et le fils avec deux !)

Gravure sur le sujet – Le tableau de Le Blant a disparu.

« Je suis attiré, d’ailleurs, par le drame qui se passe à côté, sur la toile de M. Julien Le Blant.

Nous sommes le 20 janvier 1793, au palais ci-devant Royal, au restaurant Février.

Michel-Louis Le Pelletier de Saint-Fargeau, membre de la Convention, achève un modeste dîner lorsqu’un homme armé s’avance vers lui, en lui disant :

— N’es-tu pas Le Pelletier?

— Oui.

— Ancien président au Parlement de Paris?

— Sans doute.

— N’as-tu pas voté la mort du roi ?

— Oui, avec douleur, mais selon ma conscience.

— Eh bien reçois ta récompense !

Et d’un coup de sabre, il lui ouvre les entrailles.

L’assassin était Pâris, ancien garde du corps du comte d’Artois et garde constitutionnel de Louis XVI. Après son crime, il sortit si précipitamment du restaurant, qu’il se déroba aux poursuites. On ne le découvrit que quelques jours plus tard, dans une auberge de Forges-les-Eaux, et au moment où on allait l’arrêter, il se brûla la cervelle. » (Le Salon de 1874, Nestor Paturot)

L’adage dit qu’un fruit ne tombe jamais loin de son arbre. Les similitudes des destinées de Julien et de son père sont étonnantes. Tous deux ont perdu leur maman à la naissance. Tous deux ont été autodidactes dans le domaine qui les rendra célèbres. Tous deux vont recevoir la légion d’honneur. Tous deux vont marquer leur époque dans leurs domaines respectifs et laisser leur nom dans une série d’ouvrages …  Pourtant Julien et son père vont travailler chacun de son côté, sans jamais avoir collaboré dans un même livre. Edmond s’est-il opposé à la vocation artistique de son fils comme l’ont fait nombre de parents de peintres célèbres ? Julien en a-t-il voulu à un père fréquemment absent ? Etaient-ils simplement trop semblables ? Les réponses leur appartiennent, mais nous savons qu’une réconciliation a eu lieu en novembre 1880 sous le porche de l’église St-Honoré d’Eylau à Paris, le jour du mariage de Valérie, la demi-sœur de Julien, avec Adhémar Esmein.

UN REMBRANDT INCONNU

En 1892, la presse s’enthousiasme pour la découverte d’un Rembrandt inconnu. Il s’agit d’une huile sur bois de 111 par 174 cm, représentant Abraham recevant des anges à sa table qui appartenait à Madame Legrand, fille du dessinateur Aignan-Thomas Desfriches. Il a été découvert au Pecq, près du Vésinet, et acheté pour la modique somme de 4060 francs par un marchand de Paris, amateur de Rembrandt, M. Stéphane Bourgeois. Le tableau s’intitulait alors « Jésus et les disciples d’Emmaüs » (drôle de titre car Jésus est un vieillard sur le tableau !) et était considéré comme croûte. Estimé cent mille francs quelque temps plus tard, une guerre d’experts se déclencha afin de savoir si le tableau était ou non de Rembrandt, ou du moins en partie. Cette œuvre, conservée de nos jours à Rotterdam au Musée Boijmans Van Beuningen, est en fait d’un élève de Rembrandt : Arent de Gelder (1645-1727). Aux XVIIIe et XIXe s., les tableaux de Gelder ont souvent été pris pour des Rembrandt car ses tableaux paraissaient trop beaux pour être d’un autre que ceux du maître. C’est aussi l’avis un peu hâtif de Le Blant.

Le Rembrandt de Pecq

« Cher M. Bourgeois. Il est très facile pour moi de vous faire savoir tout ce que je pense de votre Rembrandt, tant discuté l’hiver dernier car je l’ai examiné, sans la moindre excitation, et mon opinion à ce sujet a été réglée dès le premier jour je l’ai vu. L’«Abraham divertit les anges » que vous avez acheté au Pecq est de Rembrandt par son exécution ainsi que par sa composition. Aucun autre que lui peut avoir peint cette œuvre, et je ne modifierai pas mon opinion tant qu’on ne m’aura pas présenté un autre peintre capable de composer un tel ce chef-d’œuvre. Un bon nombre de noms ont été avancés? Mais selon moi aucun d’eux n’est le bon. Comme tous ou la plupart des œuvres des maîtres, le tableau a été retouché à certaines endroits. Durant son long séjour en France, il a traversé de nombreuses péripéties et durant ces périodes perturbées, notre cher pays n’a pas eu plus égard pour les œuvres d’art que pour les personnes. Telle est, mon cher Bourgeois, mon opinion sincère, et, si vous pensez que mes compétences peuvent être de quelque poids, vous pouvez faire connaître mon jugement. Espérant vous voir bientôt, croyez-moi Bien à vous.

J. Le Blant. »