HENNIQUE – LA MORT DU DUC D’ENGHIEN

Cette pièce en trois tableaux a été écrite par Léon Hennique et illustrée par Julien Le Blant. Elle a été tirée à 300 exemplaires numérotés. Julien Le Blant a réalisé 9 eaux-fortes hors-texte, gravées par Louis Müller, et 35 croquis dans le texte. L’ouvrage (in-8) est édité par Émile Testard Éditeur pour la Librairie de l’Édition Nationale dans la Collection Des Dix en 1895.

Résumé

Elle raconte l’histoire tragique de Louis-Antoine de Bourbon-Condé, duc d’Enghien. Ce personnage historique fut arrêté et exécuté car soupçonné de fomenter un complot contre Napoléon. En 1804, la police de Napoléon Bonaparte, Premier consul de la République, découvre une conspiration ourdie en Angleterre pour remettre les Bourbons sur le trône de France. Napoléon décide de faire enlever le duc d’Enghien, accusé à tort d’être le chef de la conspiration. Le duc est presque immédiatement traduit devant un conseil de guerre. Après un simulacre de jugement, il est condamné à mort et fusillé dans les fossés du château de Vincennes le 21 mars 1804. Son corps est jeté dans une tombe creusée à l’avance au pied du pavillon de la Reine. Dans ses Mémoires d’outre-tombe (1848), Chateaubriand écrit des pages sur l’exécution du duc d’Enghien, qui l’a profondément marqué. À l’image des généraux vendéens, son souvenir reste aujourd’hui vivace dans les milieux royalistes.

Léon Hennique est né en 1850 en Guadeloupe. Il fut l’exécuteur testamentaire des Frères Goncourt et c’est lui qui fondera l’Académie Goncourt qui s’appellera l’Académie des Dix, plus connu aujourd’hui sous le nom de Prix Goncourt. Léon Hennique est membre du groupe de Médan avec Guy de Maupassant, Joris-Karl Huysmans et dont Émile Zola est le chef de file. Ce petit groupe d’écrivains cherche à poursuivre, à travers leurs œuvres, l’élan naturaliste insufflé par Zola. Ils souhaitent transcrire les réalités de la société dans laquelle ils vivent et n’hésitent pas dénoncer les dérives, les inégalités. C’est ainsi que Léon Hennique s’attachera à rendre le personnage du Duc d’Enghien attachant, en mettant en valeur sa droiture et la noblesse de ses idées.

Critiques de l’époque

« C’est cette œuvre de grande valeur que l’infatigable éditeur Émile Testard a choisie pour inaugurer une nouvelle collection qui comprendra dix volumes et s’appellera en conséquence : « Collection des Dix. » M. J. Le Blant, le grand artiste pour lequel les époques de la Révolution et de l’Empire n’ont plus de secrets, a été chargé de l’illustration. Il s’en est acquitté avec sa maîtrise habituelle. Les neuf compositions hors texte qu’il a dessinées sont très belles ; elles ont été, ainsi que les vignettes placées en en tête de chacun des tableaux, joliment gravées à l’eau-forte par Louis Müller. En outre, Le Blant a jeté dans le texte ou dans les marges une quarantaine de croquis qui n’ont peut-être pas moins de mérites, mais dont la reproduction, due à des procédés plus sommaires, souffre un peu du rapprochement avec les eaux-fortes. Le volume a été irréprochablement imprimé par Chamerot; les papiers sont de choix; le tirage a été limité à trois cents exemplaires. » (Eylac, La Bibliophilie en 1893, Rouquette, Paris).

« M. Léon Hennique vient de faire paraître son drame de la Mort du duc d’Enghien en un volume de toute beauté, qu’accompagnent de fort belles compositions de M. Julien Le Blant, gravées à l’eau-forte par M. Louis Muller. Dans ces dessins revivent les scènes qui avaient si vivement impressionné les spectateurs du Théâtre-Libre. Ce volume, d’une beauté magistrale, est le premier d’une collection que M. Testard, l’éditeur, appelle la collection des Dix. Je ne sais pas le texte des neuf ouvrages qui viendront s’ajouter à celui-là. Le premier, au moins, a été heureusement choisi. Je ne crois pas, pour ma part, que la Mort du duc d’Enghien soit de bon théâtre ; mais c’est une étude très curieusement fouillée, où se marque un talent incontestable, et qui, dans l’histoire de notre art dramatiques, restera comme date. » (Francisque Sarcey, Le Temps)

Au cinéma

La Mort du duc d’Enghien est aussi un film français réalisé par Albert Capellani, sorti en 1909. Ce film muet en noir et blanc est l’adaptation cinématographique de la pièce de Léon Hennique. Il est interprété par Daniel Mendaille, Charles Lorrain, Germaine Dermoz, Paul Capellani, René Leprince, Henri Étiévant, Georges Grand, Henry Houry.

Ce film permet surtout à Capellani d’atteindre un des sommets de son œuvre avec le dernier plan du film, longue séquence de plus de deux minutes qui commence sur l’exécution d’Enghien, sans gesticulation, les yeux ouverts (il refuse le bandeau), après s’être mis à genoux pour prier. Il tombe sous le feu des gardes, et alors que l’on croit la séquence achevée, Capellani la pousse à son paroxysme : il continue de filmer les deux gardes mettant Enghien en terre, tête la première, commençant ensuite à le recouvrir de terre jusqu’à ce que le chien du duc rentre de nouveau dans le champ et se jette dans la fosse du Château de Vincennes, rejoignant son maître pour l’éternité.

La fulgurance de cette scène est la démonstration du savoir-faire total de Capellani en 1909. La Mort du Duc d’Enghien en 1804 est un des films les plus importants de la période. (Philippe Azoury)

DUMAS – LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE

Alexandre Dumas père publie Le Chevalier de Maison-Rouge en 1846. Ce roman s’inspire de la vie d’Alexandre Gonsse de Rougeville qui avait tenté de libérer la reine Marie-Antoinette de la prison du Temple.

Résumé

En 1793, sous la Révolution française, le révolutionnaire Maurice Lindey rencontre Geneviève et en tombe amoureux. Or la jeune femme est mariée à un royaliste, Dixmer, dont elle partage les opinions. Le couple cache chez lui le chevalier de Maison-Rouge, recherché par la police pour avoir tenté de et vouloir encore libérer la reine Marie-Antoinette de la prison du Temple. Le patriotisme de Maurice étant patent, Dixmer pousse sa femme à accueillir Maurice pour leur servir de « couverture », tout en sachant que les deux jeunes gens s’aiment. Dixmer et Maison-Rouge tentent une nouvelle fois de sauver Marie-Antoinette, mais échouent. La maison est incendiée par la police, et Geneviève se réfugie chez Maurice. Dixmer, retrouvant sa femme, lui propose de racheter son infidélité en prenant la place de la reine dans sa prison. Geneviève est arrêtée, jugée et condamnée à la guillotine. Maurice choisit de la rejoindre dans la prison afin de mourir avec elle.

En 1894, Emile Testard édite pour la première fois ce roman dans une version de luxe, en deux volumes. Elle est tirée à 1110 exemplaires et abondamment illustrée de 157 vignettes de Julien Le Blant. Celles-ci sont gravées sur bois par Auguste-Hilaire Léveillé. Les 10 eaux-fortes hors texte de sont gravées par Géry-Bichard.

L’excellent graveur de l’ouvrage se nomme Auguste-Hilaire Léveillé. Il est né à Joué-du-Bois le 31 décembre 1840. Elève des graveurs Jean Best et Laurent Hotelin, il est à l’aise dans tous les procédés de gravure, avec une préférence pour le travail sur bois. Il travaille à partir des années 1860 pour les meilleurs périodiques du moment comme Le Magasin pittoresque, L’Univers illustré, L’Art, la Revue illustrée, Le Monde illustré, ou la Gazette des beaux-arts. Il grave également de nombreuses vignettes anatomiques pour des traités de médecine. Son travail de peintre est montré au Salon de 1873. Il devient à partir des années 1880 l’un des graveurs des œuvres sculptées d’Auguste Rodin. Le 3 avril 1894 il est nommé chevalier de la Légion d’honneur. D’après des dessins de Le Blant, il réalisera encore une centaine de gravures sur bois pour Les Chouans de Balzac, 50 gravures pour Enfant perdu 1814 de Gustave Toudouze et quelques autres pour La vengeance des Peaux-de-Bique du même Gustave Toudouze. Il meurt le 12 avril 1900 au boulevard du Montparnasse à Paris.

Adolphe-Alphonse Géry-Bichard, qui a réalisé les dix eaux-fortes de l’ouvrage, est né le 19 novembre 1841 à Rambouillet. Élève d’Edmond Hédouin et surtout de Léon Gaucherel avec lequel il découvre l’art de la gravure, Géry-Bichard se spécialise dans la reproduction d’œuvres de grands maîtres (Giorgione, Houdon, Chardin, Rude…) Durant les années 1880-1890, remarqué par Octave Uzanne, il collabore de façon intensive à des éditions illustrés d’auteurs romantiques ou contemporains, dont quelques curiosa, avec des dessinateurs comme Luc-Olivier Merson, Ernest Ange Duez ou Georges Cain. Il meurt le 24 décembre 1926 dans le 13e arrondissement de Paris

Un portfolio de 14 pages de texte et 10 planches avec les eaux-fortes hors texte est publié en accompagnement de l’ouvrage.

Critiques de l’époque

« Je passe à l’autre œuvre maîtresse d’Alexandre Dumas, le Chevalier de Maison-Rouge, un roman non moins célèbre que le précédent et qui n’avait jamais été, lui non plus, publié jusqu’à présent dans des conditions de grand luxe. En confiant à M. Julien Le Blant le soin de l’illustrer, l’éditeur Emile Testard a fait le choix le plus judicieux. Le Blant connaît à fond l’époque révolutionnaire, et il excelle, le pinceau ou le crayon à la main, à reproduire ses scènes, à faire revivre ses physionomies. Quelles merveilleuses compositions, notamment, ne faisait-il pas, il y a quelques années, pour les « Cahiers du capitaine Çoignet », publiés par la maison Hachette ! Malheureusement ces compositions, au lieu d’être gravées à l’eau-forte ou sur bois, ont été reproduites par des procédés économiques et défectueux. C’est encore Le Blant qui a illustré la belle édition des Chouans, de Balzac, éditée, comme le livre dont je parle, par la maison Testard. Les collections Jouaust, à leur tour, comptent quelques jolis volumes décorés par lui, ainsi le « Chevalier des Touches », de Barbey d’Aurevilly. Tout désignait donc Le Blant pour cette nouvelle et importante tâche ; il s’en est acquitté avec autant de talent que de conscience. Je suis heureux de m’associer aux éloges mérités qu’un juge compétent, M. G. Larroumet, lui a décernés dans l’intéressante préface écrite pour l’ouvrage. Ses 175 dessins dans le texte ont été habilement et très finement gravés par Léveillé ; peut-être seulement le ton général est-il un peu gris. Indépendamment de ces dessins, la publication comporte dix eaux fortes hors texte, gravées par Géry-Bichard. Ces planches, qui rehaussent singulièrement l’ensemble artistique du livre, sont toutes excellentes, et plusieurs sont absolument remarquables, par exemple celles qui ont pour sujet « La Bouquetière », l’« Enfant royal », l’ « Echafaud ». Ce sont de véritables tableaux dont l’effet est saisissant, dont tous les détails sont curieusement observés, dont la couleur a été rendue par l’aquafortiste avec une intensité extrême. » (La Bibliophilie)

« Le Chevalier de Maison-Rouge, personnage de la réalité historique, exerça sur les imaginations un effet plus profond, plus durable, puisque l’on trouverait facilement dans la Révolution de 1848 un écho lointain des anciennes passions révolutionnaires, transformées à nouveau en drame politique. Ce qui doit m’arrêter, c’est l’illustration, l’interprétation, par le crayon, des gens si bien esquissés par Alexandre Dumas. Or, personne n’était plus apte à pareille œuvre que le peintre du Bataillon carré à Fougères et de la Prise d’armes en Bretagne, le peintre qui avait déjà illustré avec amour les Chouans de Balzac, qui sait comme pas un évoquer le passé des glorieux faits d’armes révolutionnaires. Ceci, du reste, M. Larroumet l’a excellemment exprimé dans sa préface, et c’est pourquoi je me fais un plaisir de lui céder la parole. « Le Chevalier de Maison-Rouge », dit le délicat écrivain et conférencier, « lui aura fourni une œuvre aussi expressive et qui dégage une note nouvelle de son talent. » (Le Livre et l’Image)

« Le Chevalier de Maison-Rouge a paru en même temps, édité par la maison Testard avec le même luxe que les Trois Mousquetaires ; et quand on examine l’une après l’autre ces deux publications, on reste très frappé du contraste qui les distingue, et de la manière si différente dont les deux artistes, MM. Leloir et Le Blant, ont interprété ces deux romans avec tout leur talent, et chacun à sa manière. Plus d’un siècle s’est écoulé, on le sent bien, rien qu’à remarquer les personnages et avant même d’avoir lu une ligne du texte. Combien les temps ont changé et comme les personnages, le costume et les modes ont déjà varié ! Aux scènes héroïques, passionnées et superbes du temps des Mousquetaires ont succédé des scènes tragiques et empreintes de tristesse ; l’horizon s’est assombri, et l’inquiétude ou le tourment sont peints sur toutes les physionomies. Dans une éloquente préface M. Larroumet montre que le héros d’Alexandre Dumas n’a pas été inventé de toutes pièces, que le chevalier de Maison-Rouge a réellement existé et que le chevalier de Rougeville fut l’auteur d’un des projets d’évasion qui jusqu’au dernier jour disputèrent Marie-Antoinette à l’échafaud. L’impression que donnent les dessins de M. Le fiant, le maître peintre des Vendéens, est toujours forte et souvent puissante, et l’on ne sait ce que l’on doit le plus admirer de cette variété de composition et d’interprétation, ou de la familiarité touchante, de la sublime grandeur, qui font de chacun des épisodes rapportés un véritable tableau.

L’artiste a beau suivre pas à pas le romancier et l’interpréter fidèlement, ses compositions vivent de leur vie propre, et l’on pourrait les séparer du texte sans les rendre obscures : elles continueraient à parler. Joignez à ce mérite qu’elles sont toujours l’œuvre d’un peintre, c’est-à-dire d’un traducteur de la nature qui voit et fait voir l’âme des êtres et des choses par leur apparence extérieure. Il lui suffit, pour traduire un milieu social, d’un coin de mobilier, d’une chaise, d’un aspect de costume, où ressortent ce caractère dont je parlais, cette empreinte où dure encore l’esprit d’un temps disparu. » (Le Livre et l’Image)

« Le «Chevalier de Maison-Rouge», l’un des chefs-d’œuvre d’Alexandre Dumas, que n’ont effleuré ni le temps, ni la variabilité du goût des lecteurs, aura, on peut le prédire sans peine, le plus franc succès. L’illustrateur, M. Julien Le Blant, a fait là, lui aussi, son chef-d’œuvre. Qui ne sait par cœur, qui n’a relu, qui n’est prêt à relire le «Chevalier de Maison-Rouge». (La Nouvelle Revue)

« Il faut donner une mention spéciale à la magnifique et nouvelle édition que M. Emile Testard nous donne du « Chevalier de Maison-Rouge », ce chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas, qui vient, on peut le dire, à son heure, puisque le nom de l’auteur est plus en vogue que jamais, et puisque tout ce qui touche à la grande Révolution a le don plus que tout autre chose, de nous émouvoir et de nous passionner. L’illustrateur de cette artistique édition, M. Julien Le Blant, vient d’ajouter à son œuvre un livre qui restera l’un de ses titres les plus sûrs à l’estime des amateurs et des artistes. Ses compositions très nombreuses dans le texte ont été reproduites avec un goût infini par M. Leveillé, un des maîtres de la gravure sur bois. Dans dix superbes compositions hors texte dont la gravure a été confiée à l’aquafortiste Géry-Richard, et qui sont données à part dans un album, M. Le Blant a mis toute sa science et tout son esprit d’exécution. L’ouvrage est accompagné d’une magistrale préface de M. Larroumet. Nous n’insisterons pas sur l’immense attrait artistique qu’offre cette nouvelle édition du « Chevalier de Maison-Rouge ». Elle ne peut manquer de figurer en belle place dans la bibliothèque de tous ceux qui ont le goût des nobles et beaux livres. » (Le Monde Illustré)

Le Chevalier de Maison-Rouge a été adapté au cinéma par Albert Capellani en 1914, dans un film muet de 1h45. Produit par Pathé Frères, il est interprété par Paul Escofffier dans le rôle du chevalier de Maison-Rouge, alias le citoyen Morand. Marie-Louise Derval joue Geneviève Dixmer, Georges Dorival, Dixmer et Léa Piron, la reine Marie-Antoinette.

BALZAC – LES CHOUANS

C’est en 1877 que julien Le Blant découvre cet ouvrage qui va bouleverser sa carrière et faire de lui le « peintre des chouans ». En 1889, il réalise plus de 100 dessins pour une réédition de luxe des Chouans de Balzac, tirée à 1000 exemplaires par Emile Testard. Drame historique, récit d’aventures, tragédie d’amour, Les Chouans, ou la Bretagne en 1799 forment le prologue de La Comédie humaine.

Pour écrire ce drame historique, Balzac séjourne à Fougères chez son ami Gilbert de Pommereul dans une bâtisse qui est aujourd’hui le presbytère. Julien Le Blant vient à son tour dans la ville pour préparer ses illustrations.

Vue de Fougères par J. Le Blant

Résumé

Nous sommes à la veille du 18 Brumaire. Bientôt va sortir des limbes cette société nouvelle que Balzac a pour ambition de peindre. Mais, aux confins de la Bretagne et de la Normandie, c’est encore l’affrontement sans merci des « manants du roi » et des soldats de la République. Sous la conduite d’un chef intrépide et juvénile, le marquis de Montauran, les Chouans pillent, rançonnent et terrorisent les patriotes. Cinq ans après l’insurrection de la Vendée, cette nouvelle guerre des partisans est une affaire d’Etat. Comment abattre Montauran et disperser ses hordes de pillards insaisissables, vite engloutis par la brume ou les chemins creux du bocage normand, après chaque coup de main ? Le génie ténébreux du meilleur espion de Fouché y suffirait-il s’il n’avait su placer dans son jeu la sublime figure de Marie de Verneuil ? Des douves sanglantes de la Vivetière à la redoute du Nid-aux-Crocs, nous suivons Montauran et ses terribles lieutenants – Marche-à-terre, Pille-miche, Galope-chopine – jusqu’à l’ultime assaut où se jouera leur destin.

Présentation de l’ouvrage dans Le Monde Illustré.

Critiques de l’époque

« Julien Le Blant, peintre des chouans, ne pouvait pas manquer d’illustrer LesChouans d’Honoré de Balzac. Ce sera chose faite pour l’éditeur Emile Testard en cette année 1889 avec la réalisation de 110 dessins. « C’est un nouveau succès pour cette jeune librairie, succès aussi pour le puissant illustrateur Julien Le Blant. Nous pouvons affirmer, en effet, sans crainte de nous tromper, que les amateurs accueilleront les Chouans avec la même faveur que la Chronique du règne de Charles IX, ce remarquable volume à peu près épuisé aujourd’hui. Il nous semble inutile de parler du livre en lui-même. Il suffira de rappeler qu’il fut écrit sur le terrain du drame, au milieu de souvenirs récents encore, parmi les ruines. Ce fut le premier succès de l’écrivain. On y voit Balzac, ce n’est pas là un médiocre intérêt, commençant à fouiller le sillon duquel il ne devait plus sortir. Les Chouans datent de 1827. Ils parurent à deux années de là. Dans ce récit enfiévré et sinistrement mystérieux des suprêmes convulsions de la guerre civile en Bretagne, on trouve largement développées déjà l’acuité de vision, l’intensité du réel, la description patiente et minutieuse, la finesse d’induction, la force d’analyse, l’observation tenace et impitoyable, la pénétration physiologique et psychologique qui firent la puissance de l’auteur de la Comédie humaine. Même parvenu à l’épanouissement complet de sa manière, rarement Balzac évoqua de son cerveau des types mieux accusés, mieux tout d’une pièce que Marche-à-terre, le chouan féroce, et Hulot, le commandant républicain.

Esquisses de chouans

Si M. Le Blant s’est senti à l’aise pour illustrer l’œuvre de Balzac, il n’est pas besoin de le dire. Dès la première page, il se trouve comme chez lui. Nulle part la lutte, le dédale des événements, la foule des acteurs et des comparses ne l’intimident. Il est à tout et partout. Il se prodigue, l’esprit alerte, l’œil grand ouvert sur les personnes et les choses, et, d’un crayon bien aiguisé, suivant le texte pas à pas, dessine cent images, tantôt violentes et passionnées, tantôt gracieuses et charmantes. On jurerait que toutes les compositions sont prises sur le vif, au moment précis de l’épisode, tant elles ont le tour juste, l’accent exact de la vérité. En un mot, c’est l’instantanéité de l’attitude, du geste, de l’expression, avec, en plus, la certaine note personnelle qui signe toujours de son empreinte l’originalité d’un artiste de race. Le peintre du Bataillon carré et de la Mort de d’Elbée a trouvé dans le livre si intéressant de Balzac un cadre s’adaptant parfaitement au milieu qu’il a si consciencieusement fouillé. Il n’a pas manqué de déployer à souhait, sous toutes leurs faces, les qualités maîtresses de son pittoresque et souple talent. M. Léveillé, le graveur de tous les dessins, les éloges qu’il mérite. M. Le Blant a trouvé en lui un interprète du plus sérieux savoir. Ses bois, d’un dessin ferme et précis, dénotent également la puissance d’un coloriste. Sans compter, il a mis au service de l’œuvre toutes les ressources d’un art où il rencontre peu de rivaux. Avec de tels auxiliaires, le tirage étant limité à mille exemplaires, nous pensons que le succès du livre est assuré. Nous savons, du reste, que la majeure partie de l’édition est déjà souscrite, que les grands papiers font prime, et ce n’est que justice. » (Le Livre. Revue du monde littéraire 1889)

« C’est une émouvante histoire que celle de ces bandes de partisans conduits par des chefs énergiques qui tinrent tête à des troupes régulières parfois très supérieures en nombre. Elle a inspiré plus d’une légende et toute une littérature les romans de Barbey d’Aurevilly, le Chevalier Des Touches, l’Ensorcelée, et ce merveilleux livre de Balzac, les Chouans, qu’on a eu l’heureuse inspiration de rééditer avec de superbes dessins de M. Le Blant, le peintre de Charette et des Vendéens, l’homme le plus capable de comprendre la rude poésie des escarmouches derrière les haies. Ce fut une guerre de forêts et de fossés, une succession d’engagements isolés plutôt qu’une grande guerre, où, par la rapidité de leurs mouvements, des hommes très exercés, marcheurs intrépides, opérant par petits groupes et s’évanouissant dans les bois pour se reformer plus loin, tenaient l’ennemi en haleine et donnaient l’illusion de forces nombreuses. La configuration du bocage normand, semé d’immenses bois coupés de sentiers étroits, favorisait puissamment cette tactique. Certains administrateurs voulaient détruire toutes les clôtures des champs à quelque distance des chemins. Mais l’état moral du pays était un facteur non moins important dans la chouannerie. » (La Nouvelle revue novembre 1889.)

« On conçoit que nous ne parlerons pas du livre : c’est le premier succès de Balzac, et ce succès remonte à 1829. Il ne s’agit que de l’édition, mais elle en vaut la peine. « Les Chouans » forment le second volume de la superbe collection artistique que la librairie Testard a récemment et brillamment inaugurée par la « Chronique du règne de Charles IX ». Pour illustrer le dramatique roman de Balzac, l’artiste était tout indiqué : c’était le peintre du « Bataillon carré » et de la « Mort de d’Elbée », M. Julien Le Blant. Le livre lui offrait un cadre depuis longtemps familier. Dans cette Bretagne sauvage, qui n’est plus celle d’aujourd’hui, mais que son imagination fait revivre avec une rare puissance, il est à l’aise, il est chez lui. Ce n’est pas seulement dans Balzac qu’il a vu Marche-à-Terre, le chouan féroce, c’est dans les chemins creux, derrière les buissons de la vieille terre bretonne en proie aux convulsions sinistres de la guerre civile. Pour graver ses dessins, M. Leblant [sic] a trouvé en M. Léveillé un interprète du plus sérieux savoir, connaissant toutes les ressources d’un art où il rencontre peu de rivaux, et qu’on a si grand tort de dédaigner : la gravure sur bois. » (L’Illustration)

« Si M. Le Blant s’est senti à l’aise dans l’œuvre de Balzac, il n’est pas besoin de le dire. Cela était certain d’avance. Aussi il se prodigue, l’esprit alerte, grand ouvert sur les personnes et sur les choses, et, d’un crayon bien aiguisé, suivant le texte pas à pas, dessine cent images, tantôt violentes et passionnées, tantôt gracieuses et charmantes. On jurerait que toutes les compositions sont prises sur le vif, au moment précis de l’épisode, tant elles ont le tour juste, l’accent exact de la vérité. Il serait injuste de ne pas donner à. M. Leveillé, le graveur de tous les dessins, les éloges qu’il mérite. M. Le Blant a trouvé en lui un interprète du plus sérieux savoir et d’une grande souplesse de talent. » (Le Figaro)

L’excellent graveur de l’ouvrage se nomme Auguste-Hilaire Léveillé. Il est né à Joué-du-Bois le 31 décembre 1840. Elève des graveurs Jean Best et Laurent Hotelin, il est à l’aise dans tous les procédés de gravure, avec une préférence pour le travail sur bois. Il travaille à partir des années 1860 pour les meilleurs périodiques du moment comme Le Magasin pittoresque, L’Univers illustré, L’Art, la Revue illustrée, Le Monde illustré, ou la Gazette des beaux-arts. Il grave également de nombreuses vignettes anatomiques pour des traités de médecine. Son travail de peintre est montré au Salon de 1873. Il devient à partir des années 1880 l’un des graveurs des œuvres sculptées d’Auguste Rodin. Le 3 avril 1894 il est nommé chevalier de la Légion d’honneur. D’après des dessins de Le Blant, il réalisera encore 161 gravures sur bois pour Le Chevalier de Maison Rouge d’Alexandre Dumas, 50 gravures pour Enfant perdu 1814 de Gustave Toudouze et quelques autres pour La vengeance des Peaux-de-Bique du même Gustave Toudouze. Il meurt le 12 avril 1900 au boulevard du Montparnasse à Paris.

Portfolio contenant les 100 gravures

En 1890, Emile Testard complète son édition des Chouans avec un autre portfolio de 13 pages contenant 8 compositions de Julien Le Blant gravées à l’eau-forte par Émile Boilvin et préfacé par Jules Simon, homme politique et membre de l’Académie française.

Fils d’un commerçant, Émile Boilvin naît le 7 mai 1845 à Metz, en Moselle. Passionné par l’art, il s’inscrit à l’école des Beaux-arts en avril 1864. Il devient l’élève d’Isidore Pils et de Pierre Edmond Alexandre Hédouin. Il expose au Salon de peinture et de sculpture, dans la section “Graveurs français”, à partir de 1865. Il y obtient plusieurs médailles en 1877, 1879 et 1882. Il obtient le « Grand prix » de l’exposition universelle de 1889. Outre ses transpositions d’œuvres picturales, Émile Boilvin grave également des eaux-fortes originales. Il a eu pour élève Frédéric-Émile Jeannin.

« On sait que M. Testard avait donné récemment une édition raffinée des Chouans, de Balzac. Il la complète aujourd’hui par une remarquable préface de M. Jules Simon qui conteste l’étrange assertion que Balzac, psychologue profond, soit « un romancier sans style » et par huit planches hors texte, d’importantes compositions de M. Le Blant, gravées par Boilvin. Le peintre de la chouannerie était là à l’aise pour donner carrière à son talent pittoresque, coloré et vivant. Tout cela forme un régal de bibliophile. » (L’Année littéraire – Paul Ginisty.)

En 1890 toujours, l’éditeur londonien, John C. Nimmo publie une version anglaise des Chouans, avec les dessins de Le Blant, à 780 exemplaires. Elle a été traduite par George Saintsbury.

Le 16 février 1891 a lieu chez Drouot une vente des dessins ayant servi à illustrer Les Chouans de Balzac. Un beau catalogue de 32 pages ornées de nombreuses gravures annonce cette vente exceptionnelle qui va rapporter près de 22’000 francs. Ce montant témoigne de l’importante cote de Julien Le Blant à cette période, sachant que, la même année, La Vision après le sermon de Gauguin est vendue pour 900 francs chez Drouot.

En 1900 et 1914, les éditeurs Calmann-Lévy sortent une nouvelle version des Chouans en reprenant les illustrations de Le Blant.

PEINES CAPITALES

Si l’on accorde à Freud que la mort est irreprésentable, les artistes ont toujours cherché à lui donner corps. La mort est un objet privilégié de représentation artistique, elle est le thème qui parcourt l’histoire de l’art avec le plus de constance. Depuis un millénaire, la scène la plus emblématique représente une mise à mort des plus cruelles : la crucifixion. Le rôle de l’artiste est d’exprimer l’irreprésentable à travers l’œuvre d’art. Dans le scénario de la peine capitale, il a le choix entre trois moments bien distincts : la sentence avec les adieux, la mise à mort et le corps sans vie. Ce choix peut dépendre d’un message moral, idéologique ou politique. À une époque où le cinéma n’existait pas, il peut aussi représenter une action à fort pouvoir émotif.

Dans son célèbre tableau 3 de Mayo, réalisé en 1814, Goya a placé simultanément ces trois moments. Face au peloton d’exécution placé dans l’ombre, les suppliciés sont divisés en trois groupes : à gauche ceux qui sont morts et baignent dans leur sang, au centre ceux qui se font fusiller et à droite ceux qui attendent leur tour et font leurs prières.

L’instant même de l’exécution, celui ou la vie s’achève, est plus rarement représenté. Dans son tableau L’exécution de Maximilien, réalisé en 1868 et largement inspiré de celui de Goya, Edouard Manet essaye de nous montrer ce moment fatidique. Il n’est pas facile à saisir. D’ailleurs ce n’est pas Maximilien qui est touché par les balles, mais le général condamné avec lui.

En 1883, Jean-Paul Laurens nous raconte à sa manière les Derniers moments de Maximilien. On le voit consoler son confesseur lorsque le peloton d’exécution vient le chercher.

L’année suivante, Julien Le Blant, ami de Laurens, présente son Exécution du général Charette. Outre la facture et la composition plus audacieuses du peintre des chouans, il est intéressant de noter la similitude dans la dignité du condamné et le désespoir du prêtre qui l’accompagne.

Julien Le Blant nous montre aussi une scène qui suit une exécution, lorsque les bourreaux quittent le lieu du supplice après avoir accompli leur sinistre tâche. Dans la Mort du général d’Elbée, peinte en 1878, l’artiste place quatre cadavres au premier plan, dont la principale victime qui git dans son fauteuil alors que le peloton d’exécution s’éloigne à l’horizon.

Il s’est peut-être souvenu d’une toile peinte dix ans auparavant par Jean-Léon Gérôme, grand maître de la peinture académique, intitulée : la Mort du Maréchal Ney.

Mais ce sont généralement les instants qui précèdent la mise à mort qui sont le plus souvent représentés. De ces instants terribles se dégage une forte émotion romantique, comme dans ce tableau de Paul Delaroche, le Supplice de Jane Grey réalisé en 1833.

L’aspect psychologique du condamné qui prend conscience de vivre ses dernières minutes va inspirer de nombreux artistes comme Félix Vallotton, Emile Friant ou encore Maximilien Luce.

En 1951, Picasso, qui aime revisiter ses classiques, nous présente une nouvelle version inspirée de Goya et Manet, avec des soldats encore plus déshumanisés dans Massacre en Corée.

Quant à Julien Le Blant, il a encore traité du thème de la condamnation à mort dans ses illustrations d’ouvrages comme dans cette scène finale de La Mort du Duc d’Enghien, livre de Léon Hennique paru en 1895.

LES RACOLEURS

En 1876, Julien Le Blant présente au Salon annuel un de ses premiers tableaux intitulé: Les Racoleurs.

D’ après Julien Le Blant (né en 1851) Les Racoleurs Photogravure Goupil & cie, 1876 Impression sur chine appliqué 16 x 26,1 cm Bordeaux, musée Goupil, inv. 95.I.2.414

On y voit un groupe de soldats poussant de jeunes gens à boire jusqu’à l’ivresse, afin de leur faire signer un enrôlement dans l’armée. La revue Le Musée universel, en 1876, revient sur ces pratiques, qualifiées de « véritable traite humaine », dans un article illustré par une gravure tirée du tableau de Le Blant.

La grande organisation des armées s’effectua, en France, lorsque la monarchie atteignit en apogée ; au commencement du dix-septième siècle, les cadres comprenaient déjà 30,000 hommes. Le recrutement s’opérait alors très aisément. Un bel uniforme séduisait les jeunes gens qui priaient les capitaines de les recevoir dans leurs compagnies. L’officier recruteur ne voulait point d’homme marié, ni d’étranger, ni d’individu domicilié là où le régiment tenait garnison. En 1629, les capitaines avaient reçu l’ordre de faire les levées en personne, au lieu d’employer les racoleurs, hommes qui provoquaient les enrôlements volontaires dans les tavernes. « Tout enrôlé promettait de servir six mois, au moins, sous les drapeaux. Il ne put quitter le corps sans congé, sous peine de mort. Quelquefois, on employait l’enrôlement forcé, en faisant partir les vagabonds auxquels on donnait 12 livres par tête, dont 6 au départ et 6 à l’arrivée ; avec 8 sols de solde par chaque jour de route. Ces recrues-là commettaient bien des infractions à la discipline. La solde du fantassin était d’environ 120 livres (à peu près 300 francs) ; celle d’un cavalier était de 480 livres (à peu près 1000 francs). En 1620, les dépenses du département de la guerre s’élevaient à 12 millions de livres (près de 27 millions de francs) ; en 1636, elles atteignaient 44 millions de livres (plus de 90 millions d’aujourd’hui). Jusqu’à Louvois, c’était la noblesse, — 20,000 officiers environ, — qui donnait de la consistance et de la discipline au ramassis d’aventuriers qui composaient les armées ; c’est elle qui professait et propageait les idées d’honneur et de patrie. Dès lors, les gentilshommes d’épée firent un service régulier et permanent et beaucoup recherchèrent des emplois de guerre qui les ruinèrent. Les libéralités du Roi-Soleil payaient à peine leur dévouement. La vie militaire, pour les chefs et les soldats, différa de celle des temps féodaux et de la Fronde. Néanmoins, pour former les cadres, Louvois conserva le système des enrôlements volontaires, pratiqué depuis trois siècles, mais il l’améliora par des règlements sévères. Comme nous l’avons dit, les racoleurs, que les capitaines chargeaient de « faire des hommes » dans les grandes villes, engageaient le plus souvent des vagabonds. Une ordonnance militaire du 2 juillet 1715 constate qu’ils employaient « la violence ou des moyens repréhensibles odieux, la débauche, l’ivresse, la dépravation, » pour obtenir des recrues. Une véritable traite humaine, hideux, commerce, avait lieu surtout entre le Pont-au-Change et le Pont-Neuf, au quai de la Ferraille, ou quai de la Mégisserie, ainsi appelé à cause de ses échoppes et de ses cuirs. Dans la plupart des villes, on attirait les jeunes gens par toutes sortes de ruses dans des maisons appelées « fours », pour les vendre ensuite aux racoleurs qui les expédiaient au régiment. Des femmes perdues étaient de connivence avec les racoleurs ; les malheureuses dupes avaient à choisir entre un coup d’épée souvent mortel ou la signature de leur engagement. La débauche poussait ainsi beaucoup de désœuvrés sous le drapeau, que l’indiscipline faisait bientôt abandonner : on alla jusqu’à offrir aux paysans 50 écus par déserteur qu’ils ramèneraient. Mais peu à peu la main de fer de Louvois empêcha les soldats de quitter leur rang. Au dix-huitième siècle, les racoleurs se promenaient sur le Pont-Neuf, arborant un large drapeau où se lisait le vers de Mérope :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux !

Ils étaient devenus des recruteurs et opéraient à Neuilly et aux Porcherons. A la Révolution, un souffle patriotique passa sur la France et l’enthousiasme militaire annula le racolage en le rendant inutile. La loi du 19 fructidor an VI lui donna le dernier coup, en établissant la conscription.

Gravure d’après le tableau.

AVEC LES CÉLÉBRITÉS DE SON TEMPS

Chez Félix Potin, des vignettes “Panini” avant l’heure

En 1885, pour fidéliser sa clientèle, Félix Potin, roi de la grande distribution et précurseur en la matière, décide d’offrir à chacun de ses clients une image, presque comme un bon point. Plus vous achetez plus vous recevez d’images. Celles-ci sont regroupées par genre (figures politiques, figures sportives, figures artistiques, etc.) dans différents cahiers-albums selon les périodes de cette véritable campagne virale de fidélisation. Le tout premier album à sortir sera la collection Chocolat Félix Potin (1885-1888), les autres se bornant au titre explicite Collection Félix Potin (à partir de 1908).

Chaque album contenait 500 images-à-collectionner chacune d’environ 4cm x 8 cm. On imagine que le client potentiel des enseignes Potin pouvait se le procurer avant ou après le démarrage de la cueillette de ces images-vignettes rappelant furieusement le principe, aujourd’hui, des images Panini.

Ce document nous renseigne sur la vision d’une société fin XIXe siècle encore très masculine, pétrie de glorification des êtres maintenant oubliés pour la plupart. Ces 500 personnalités de l’époque donnent un aperçu de ce qui comptait alors. Entre vieilles gloires et jeunes aventuriers, princes, officiers et hommes politiques, se profilaient toutefois quelques artistes et comédiens. Julien Le Blant eut droit à son portrait dans deux albums de la collection.

Pierre Lanith Petit (1832-1909)

De nombreuses photographies de ces albums Potin ont été prises par le photographe Pierre Lanith Petit, élève de Disdéri (inventeur de la photo-carte, petit format pouvant servir de carte de visite). Petit avait en 1859 démarré un projet pharaonique, celui de produire une galerie des Hommes du Jour. C’est peut-être cette ambition de collecter les grandes figures du siècle qui a motivé Potin à créer son système de cartes-photos à collectionner. Il semble que ce soit peu de temps après l’ouverture de son atelier à Paris, en 1859, que Pierre Petit se lance dans l’élaboration d’une Galerie des hommes du jour, qui devient, par la suite, la Galerie des illustrations contemporaines. Il est vrai que la plupart des grands ateliers parisiens du second Empire, à la suite de Laisné et Nadar, travaillent pour ces “Galeries” et “Panthéons” très en vogue à l’époque.

MISSION AUX ARMÉES

Il en rêvait depuis 3 ans de cette possibilité de se rendre dans la zone des combats, mais ses demandes avaient, jusqu’ici, été refusées. Le 25 août 1917, Julien Le Blant quitte son manoir de Rholan pour rentrer à Paris. Il vient enfin de recevoir une permission du ministère pour réaliser durant le mois de septembre des dessins dans le cadre de la 8e mission des artistes aux armées. Font aussi partie de cette mission : Léon Couturier, Clovis Didier, Emile Friant, Jules Alfred Hervé-Mathé, Léon Lacault, Henri Ottmann, Marius Robert, Henri-Ernest Rioux et Maurice Taquoy.

Julien Le Blant – Soupir (Aisne)

Les missions d’artistes aux armées sont instituées à l’automne 1916 par le Grand Quartier Général. Elles se succèdent de février 1917 jusqu’en janvier 1918. Les participants sont pour l’essentiel des artistes membres de la Société des peintres militaires. Les peintres mobilisés ne peuvent pas en faire partie, sauf autorisation spéciale, ce qui implique que les personnes accréditées sont relativement âgées. Ces artistes peintres doivent être volontaires et réaliser la mission à leurs risques et périls, et de plus à leurs frais. On évite toutefois de les mettre en danger sur le front et leurs missions se déroulent généralement à l’arrière. Les productions sont diverses, allant du très conventionnel à quelques œuvres avant-gardistes. Enfin l’État se réserve la possibilité d’acheter des œuvres à un prix modique. Vallotton parlera même d’un prix de famine. À leur retour de mission, les peintres ont l’obligation d’exposer l’ensemble de leurs travaux dans les salles du musée du Luxembourg, et l’État montre une volonté de constituer une collection avec de nombreux achats. Julien Le Blant sait que sa forme physique n’est pas optimale, mais il ne veut pas manquer cette occasion exceptionnelle de s’approcher du front et sa motivation est intacte.

Je ne puis rien présager car je n’ai pas l’intention de faire le zouave et si je sens que je me fatigue je rentrerai à Paris et de là à Rholan. Mais j’espère que je ne me fatiguerai pas et que l’intérêt de ce que je vais voir me fera rester au moins un mois parmi nos compatriotes qui nous défendent si bien.  (Lettre à Guiguet – Rholan, 24 août 1917)

Entre septembre et octobre 1917, sous la protection du général de Maud’Huy, Julien le Blant vit en direct les derniers épisodes de la célèbre bataille du Chemin des Dames qui a commencé le 16 avril et va se prolonger jusqu’au 24 octobre de la même année. Comme à son habitude, ses dessins sont accompagnés de notes biographiques sur les soldats croqués ainsi que de leur localisation : Couvrelles, Braisnes, Soupir …

Exposition de 1917

Il ramène de son périple de nombreuses esquisses ainsi que des lavis et des aquarelles. Le 27 décembre, le Musée du Luxembourg expose, en retard (l’expo aurait dû ouvrir le 1er décembre) 17 dessins qui seront bientôt retirés pour faire place à quelques cubistes et autres farceurs selon les propres termes de l’artiste. 

Quelques soucis d’organisation !

Une nouvelle exposition des peintres aux armées a été ouverte, hier, au musée du Luxembourg. M Le Blant, dont nous avons signalé déjà l’abondante et belle moisson rapportée du front, n’a pas pu tout exposer : on réservait une bonne place aux envois les plus invraisemblables. Néanmoins, ce que le public verra là de ce bel artiste suffira à l’édifier. Ce sont des types de la grande guerre : le général de Maud’huy fumant sa pipe, le Père Bailly, aumônier militaire ; un alpin sac au dos avec le pic montagnard, tant d’autres encore d’un faire très savant et d’un naturel absolu. M. Le Blant, qui fut autrefois le peintre des Chouans et dont le talent a été tant de fois célébré, se montre ici, comme autrefois, le peintre de la vie et de l’expression. (Le Gaulois du 29 décembre 1917)

Le général de Maud’Huy par Le Blant

1919 DERNIÈRE EXPO

11 novembre 1918. Les clochers de France sonnent l’armistice. La guerre est terminée et la mission de Julien Le Blant aussi. Du 17 janvier au 10 février 1919 La galerie Georges Petit lui met à disposition ses cimaises pour une exposition rétrospective sur son impressionnant travail durant la grande guerre.  Elle est intitulée : La Nation Armée – La Gare de l’Est et ses alentours pendant la guerre. Le catalogue de 20 pages fait mention de 330 titres d’œuvres exposées.

Catalogue de l’exposition.

La galerie Georges Petit était un important lieu d’exposition parisien à la fin du 19e siècle.

« On accédait par un escalier monumental a une somptueuse salle de 5 mètres sur quinze, décorée de marbre et d’étoffe rouge. L’éclairage était sophistiqué, les lampes se levaient et s’abaissaient à volonté. Le président de la République en personne l’a inaugurée en 1882. » (La Vie d’artiste au XIXe siècle – Anne Martin-Fugier)

Georges Petit, grand concurrent du marchand Durand-Ruel, exposa les impressionnistes Renoir, Monet, Pissaro, Sisley, Berthe Morisod, mais aussi Rodin et des peintres moins connus et intimistes qu’il appréciait. Il s’est intéressé au travail de Julien Le Blant qu’il avait souvent présenté avec les Aquarellistes. Une année avant de mourir, Georges Petit, touché par l’exceptionnel travail de l’artiste durant la guerre lui a mis ses cimaises à disposition pour ce qui sera sa dernière exposition.

Les dessins aquarellés et gouachés de M. Julien Le Blant sont d’abord d’une vérité parfaite ; ils sont la vie même ; on les a rencontrés cent fois durant ces quatre années et comme on a plaisir à les reconnaître ! Leur portraitiste les a observés avec scrupule, d’un regard attentif, affectueux, parfois amusé, parfois attendri. Jamais il n’a forcé le trait, grossi la voix, donné le coup de pouce, usé de toutes ces recettes par lesquelles l’artiste attire sur lui-même l’intérêt que nous portons à ses modèles …

M. Le Blant aurait pu tenter de reconstituer des combats ; il connaît mieux que personne la physionomie des combattants et des sites de la bataille. Il a naguère jeté les uns sur les autres des chouans et des républicains, en des compositions fort animées et d’un joli pittoresque. Mais cette guerre a bien montré que des reconstitutions de ce genre, même ingénieuses, ne peuvent atteindre la réalité de la bataille…

M. Le Blant a eu raison de ne pas tenter de nous montrer nos soldats dans la tranchée ou marchant à l’assaut. Il s’est contenté de les surprendre dans les cantonnements de repos, dans les gares d’attente, dans les hôpitaux ; il n’en avait que plus de loisir pour bien retrouver dans les regards, sur les traits durcis, dans l’attitude lasse ou volontaire, les traces de la bataille et sa plus émouvante image. Qu’il est émouvant le défilé des poilus de M. Le Blant ! La littérature, la légende, l’histoire même tendent à uniformiser les hommes d’un même temps ; un jour viendra où l’on ne reconnaîtra plus qu’un type de poilu, comme il n’y a qu’un type de grognard. Devant les soldats de M. Le Blant nous sommes encore dans la réalité. L’uniforme ne les a pas égalisés ; chacun reste, sous la capote et sous le casque, ce qu’il était le jour où il a quitté la blouse, le bourgeron ou le veston, un jeune homme ou un quadragénaire, un paysan ou un ouvrier, un homme du nord ou du midi. Comme les fortes silhouettes expriment bien l’âge, la province, le métier, l’individu ! Il est étonnant combien, en s’adaptant aux mêmes conditions, ces hommes ont pu rester aussi individuels. A les voir ainsi, avec leur type si franchement accentué, on dirait qu’ils portent avec eux la terre et la flore de leur province. A mesure qu’ils passent sous nos yeux, on croit voir la France entière se lever, se rassembler, s’avancer vers la frontière pour faire devant la ruée boche la barrière des poitrines. Ils viennent, par longues files, des populeuses régions du Nord, résolus, un peu tristes et lents comme l’eau de leurs rivières; ils arrivent des landes bretonnes, petits, le regard bleu et le front de granit; du Centre, de l’Ouest s’avancent de solides cohortes silencieuses, entêtées; les cadets de Gascogne, au parler sonore et l’œil ardent, marchent d’un pas vif; du haut de leurs Cévennes descendent des montagnards brûlés et secs comme leurs garrigues; des profondes vallées de Savoie et du Dauphiné on voir sortir les Alpins aux jarrets infatigables. Ils vont d’un même élan spontané et leur regard exprime la même résolution…

Maquette de couverture pour le catalogue de l’exposition.

M. Le Blant ne s’est pas contenté d’exprimer fortement cette conscience nationale qui luit dans le regard de la plupart de ces hommes. Pour les peindre, il ne fallait pas seulement être dans leur atmosphère morale, il fallait aussi être un vrai peintre. M. Le Blant est un de ceux qui savent montrer la masse et animer les éléments de cette chose puissante, pesante qu’est le poilu en tenue de campagne…

J’ai entendu regretter parfois, par ceux qui comparent sur nos trottoirs, que nos poilus n’aient pas toujours l’allure svelte, l’élégance alerte de quelques-uns de nos amis. Il est exact que notre démocratie ne s’est pas mise en frais pour donner la “coupe” à l’uniforme de nos soldats. Mais ceux qui ont vu les lourdes silhouettes sortir des boues de la Somme ou de la Meuse, puissants, tragiques, comme “l’homme à la houe” de Millet, ne penseront plus jamais que la beauté d’un soldat puisse dépendre de l’élégance de son uniforme…

Les belles images de M. Le Blant nous mettent sous les yeux la capacité de souffrance que le poilu a montrée dans la défense de son idéal. 

Louis Hourticq – La Nation en armes de Julien Le Blant – Art et Décoration N°214, Septembre-octobre 1919

Magazine Art et Décoration – septembre-octobre 1919

Le périodique « Lecture pour Tous » du 15 janvier 1919 consacre 6 pages à cette exposition et, plus généralement, au travail de Julien Le Blant durant la guerre. Il est intitulé : « À la Gare de l’Est – Croquis de guerre de J. Le Blant »

Pendant ces quatre ans, la gare de l’Est a été, par excellence, la gare de la Défense nationale, le cœur de l’armée française. C’est de là que nos troupes partirent et, tant de fois, repartirent, face à l’ennemi, vers la Lorraine ou la Champagne. C’est là que, harassés, les poilus glorieux revenaient de Tahure ou de Verdun, du bois Le Prêtre ou du Chemin des Dames, tantôt les brindilles accrochées aux plis de leur capote, tantôt encroûtés, des godillots aux genoux, dans une boue crayeuse du pays rémois. Ils étaient déguenillés, sales, goguenards, attristés, résolus, magnifiques … À les voir, pépères broussailleux ou bleuets au visage lisse et puéril, on avait, en même temps, envie de sourire et de pleurer. On les regardait, on leur parlait, on les aimait.

Nul ne les a mieux compris, et nul n’a donné d’eux une image plus saisissante et plus vraie que Julien Le Blant, dont les œuvres, actuellement groupées à la galerie Petit, sous le titre concis et évocateur, de la « Nation armée », resteront, pour le Poilu de 1917, ce que les lithographies d’un Charlet ou d’un Raffet ont été pour le Grognard de 1812 : le document type, celui qu’on consultera toujours, parce qu’il dit tout, et qu’il le dit bien.

Dès le matin, vêtu comme un bourgeois paisible, un sourire de sympathie sous la moustache d’argent, et, dans l’œil bleu, si spirituel, une lueur d’ironie affectueuse qui se trempait souvent de tendresse et d’admiration, Julien Le Blant déambulait de la rue d’Alsace à la rue de Strasbourg, surprenant une attitude, une silhouette, un geste, et, sur un carnet, qu’il dissimulait, fixant, en quatre coups de crayon gras, un « schéma » d’une précision, et, déjà, d’une éloquence admirables.

C’était l’heure de l’arrivée d’un train, les bons poilus de province qui, ne sachant où aller, dans ce Paris énorme, se couchaient, en bas, sur les marches, s’accroupissaient autour d’un refuge, s’alignaient sur un banc, encombrés de casques, de musettes, de gourdes, de couvertures.

Pour eux, tout un peuple de petits commerçants grouillait aux abords de la gare. Il y avait, rue de Strasbourg, le décrotteur. Ah ! sa besogne à celui-là, n’était point une sinécure ! Elle tenait dure, la boue des tranchées, et le client n’admettait point qu’on épargnât l’huile de coude ! Et le marchand de pipes ! Il en faisait de bonnes affaires ! Bonnes vieilles pipes consolatrices, pipes des longues veillées, sous la « flotte », dans le brouillard, quand sifflaient les obus et claquaient, au-dessus des parapets, les schrapnells, que de fois on vous a caressées, toutes tièdes, dans les paumes calleuses !

Et le photographe qui, en cinq minutes, fournit, après quelques prestes opérations, très mystérieuses, un portrait frappant … Et la marchande de pommes, et la vendeuse de cartes postales, sur lesquelles, avec un bout de crayon mal taillé, le poilu, de sa grosse main, tracera quelques mots naïfs et tendres, pour les vieux et pour la payse ! Et la jolie fille qui vend aux zouaves et aux tirailleurs le petit croissant d’or qui brille sur la chéchia rouge … Ce fut vraiment un peuple à part, peuple de guerre, dont il fallait fixe les traits pour l’avenir. M. Le Blant y a réussi à miracle. Il a le don du mouvement, du geste vrai qui, sur les croquis, semble se continuer, s’achever.

Il a aussi le don de l’expression, de l’émotion. Quand il reprend ses crayons, qu’il compose une scène, qu’à l’encre de Chine il donne à ces dessins un caractère plus incisif et plus fouillé, il atteint, simplement, au pathétique. Les scènes de famille sont admirables. Voyez cette brave tête de papa, riant à travers un buisson de barbe rude, au marmot que la maman, heureuse, tient dans ses bras. « Tu ne reconnais donc pas ton papa ? » N’est-ce pas d’une naïveté délicieuse, et profondément touchante ? Et ce jeune couple, lui solide, tête rude, elle, frêle, grave. Ils ne se regardent pas. Un coup d’œil échangé, et les sanglots qui leur gonflent la poitrine éclateraient dans leurs gorges. Or, c’est le départ. Il faut du courage. Et tous les deux font semblant de s’intéresser à ce qui se passe devant eux, tendus, crispés, près de pleurer.

Ainsi, à côté du pittoresque, de la gaîté qu’un observateur de France sait dégager des foules humaines, surtout quand ces foules sont les braves, vaillantes, adorables foules du pays qui a gagé la guerre, dans ces dessins si peu déclamatoire, l’image sincère de toutes les tristesses, de toutes les misères, et aussi des dévouements sublimes et des magnifiques espoirs qui flottaient autour de la gare de l’Est …

Il est beau d’être un dessinateur impeccable, au trait hardi et fort. Il est beau aussi, – plus encore, peut-être, – d’être un observateur à l’esprit lucide, au cœur compatissant, – un brave homme et un bon Français. Si M. Le Blant fut tout cela, comment ne pas le classer à part, entre les rares, si rares artistes, qui ont su voir et faire comprendre la grande guerre ? 

SOLDATS, par Julien Le Blant.

L’éminent illustrateur des Chouans a accompli, à son tour, son œuvre de guerre, et elle est des plus vivantes, en même temps qu’elle apporte à l’histoire non encore écrite des documents saisissants.

On a déjà pourtant vu beaucoup de dessins et de peintures d’après nos poilus. Mais, à part Steinlen et Karbowski, les artistes, chose incroyable, ne s’étaient pas assez attachés à étudier les types particuliers, si nombreux, si divers. M. Julien Le Blant, en de multiples dessins rehaussés, a créé véritablement la physiologie de nos défenseurs :  Que de fois, dans la rue, dans les tramways, dans les trains, en voyant un soldat au type caractérisé, nous nous sommes demandé « Qu’est-ce qu’il faisait dans la vie, celui-là? » Or, chacun de ces croquis aussi précis dans le détail qu’expressifs dans l’allure et la physionomie porte le nom, la profession, le département du portraituré.

Ainsi, tout en particularisant, l’artiste a atteint le domaine des idées générales. Il faudrait que les poilus de Julien Le Blant fussent conservés dans un album spécial, avec texte adéquat. S’ils se dispersaient trop, s’ils étaient démobilisés, pourrait-on dire, un document important et vrai serait perdu.

Le Figaro du 22 janvier 1919.

De 1919 à sa mort en 1936, Julien Le Blant va continuer de dessiner, peindre et graver avec ardeur, mais il ne participera plus qu’à des expositions collectives, notamment avec les Aquarellistes.

LA PARTIE DE TONNEAU

Au salon de 1877, Julien Le Blant expose une toile qui met en scène des buveurs étudiés dans une guinguette près des Invalides. Cette toile, disparue à notre connaissance, est connue grâce à cette unique gravure. On y voit quelques soldats s’adonner à un jeu d’adresse appelé Jeu de Tonneau ou aussi Jeu de la Grenouille, qui fut de tout temps pratiqué par les guerriers. Il consiste à lancer huit palets dans les orifices d’un support placé à trois mètres après avoir estimé son résultat.

Pratiqué en Grèce antique sous le nom de “casse pot”, le jeu se jouait avec des amphores dans lesquelles on lançait des cailloux plats. Les Romains, après avoir envahi la Grèce, l’importèrent à Rome où il fit un véritable succès. Les Vikings, après leurs expéditions en Méditerranée, ramenèrent le principe du jeu en Neustrie, notre Normandie actuelle. De cette province, où le bon cidre était déjà stocké dans des tonneaux et non plus dans des amphores comme les vins méditerranéens, ils changèrent le nom pour s’appeler Le jeu de tonneau.

Remis à la mode sous Louis XIV sous le nom de Jeu de Grecque, il accompagna les troupes françaises dans leurs campagnes. Des gravures datant de la Révolution, de l’époque napoléonienne, de la Commune ainsi que des photos du débarquement au Jour-J de Normandie, nous le montrent trônant au milieu des troupes.

Le Jeu de la Grenouille ou Putpeck faisait surtout partie des amusements offerts par les estaminets du nord de la France et des guinguettes des environs de Paris, immortalisé en chanson sous La grenouille du jeu de tonneau par Léon-Paul Fargue sur une musique d’Alfred Erik Leslie Satie tirée des Trois Mélodies de 1916.

A la fin du XIXème siècle, ce jeu deviendra très populaire et la tirelire sera remplacée par une grenouille la gueule ouverte ou, parfois dans les fêtes foraines, une tête grotesque reproduisant les traits d’un homme politique peu aimé.

Le jeu existe également en Amérique du Sud sous le nom de Sapo.

BLESSÉS DE GUERRE

Le nombre des blessés militaires français durant la première guerre mondiale peut être estimé à plus de 3 millions et demi, dont plus d’un million d’invalides (amputés, mutilés, aveugles, sourds, gueules cassées) sur les huit millions de soldats mobilisés.

Les stratégies militaires de stationnement, la guerre des tranchées et l’utilisation de plus en plus poussée et systématique des canons modernes, font que les blessures par explosions et éclats d’obus représentent près de deux tiers des atteintes loin devant les blessures par balle, par arme blanche ou plus tardivement par le gaz ypérite dit gaz moutarde.

Gueules cassées et membres amputés.

Les soldats touchés présentent des fractures et des plaies béantes, à la tête, au tronc, aux membres supérieurs et inférieurs. Des blessures d’un genre nouveau, sur lesquelles médecins et chirurgiens tâtonnent. Les perforations de l’abdomen ou de la poitrine sont les plus mortelles, qu’il y ait eu ou non intervention chirurgicale. Et les infections très fréquentes comme la gangrène gazeuse et la septicémie, emportent les blessés en quelques heures. De grands progrès seront toutefois faits au cours de la guerre pour traiter à temps et efficacement les cas les plus urgents ou dramatiques, en matière de radiologie, de chirurgie réparatrice, de greffes, d’appareillage, sans oublier la généralisation des traitements antiseptiques.

On aurait préféré ne pas les avoir ce spectacle devant les yeux, mais les blessés étaient nombreux à stationner autour de la Gare de l’Est. Certains en convalescence, attendant de repartir au front, d’autres définitivement démobilisés et souvent poussés à la mendicité.

Peu d’artistes les ont représentés. Ces hommes mis hors combat ne favorisaient pas le moral des troupes et ne représentaient pas forcément l’idée que se faisait la population du valeureux poilu. Julien Le Blant, dans un souci de documenter au plus près la réalité de la gare et de ses environs pendant la grande guerre, nous en donne un émouvant aperçu.