LES RACOLEURS

En 1876, Julien Le Blant présente au Salon annuel un de ses premiers tableaux intitulé: Les Racoleurs.

D’ après Julien Le Blant (né en 1851) Les Racoleurs Photogravure Goupil & cie, 1876 Impression sur chine appliqué 16 x 26,1 cm Bordeaux, musée Goupil, inv. 95.I.2.414

On y voit un groupe de soldats poussant de jeunes gens à boire jusqu’à l’ivresse, afin de leur faire signer un enrôlement dans l’armée. La revue Le Musée universel, en 1876, revient sur ces pratiques, qualifiées de « véritable traite humaine », dans un article illustré par une gravure tirée du tableau de Le Blant.

La grande organisation des armées s’effectua, en France, lorsque la monarchie atteignit en apogée ; au commencement du dix-septième siècle, les cadres comprenaient déjà 30,000 hommes. Le recrutement s’opérait alors très aisément. Un bel uniforme séduisait les jeunes gens qui priaient les capitaines de les recevoir dans leurs compagnies. L’officier recruteur ne voulait point d’homme marié, ni d’étranger, ni d’individu domicilié là où le régiment tenait garnison. En 1629, les capitaines avaient reçu l’ordre de faire les levées en personne, au lieu d’employer les racoleurs, hommes qui provoquaient les enrôlements volontaires dans les tavernes. « Tout enrôlé promettait de servir six mois, au moins, sous les drapeaux. Il ne put quitter le corps sans congé, sous peine de mort. Quelquefois, on employait l’enrôlement forcé, en faisant partir les vagabonds auxquels on donnait 12 livres par tête, dont 6 au départ et 6 à l’arrivée ; avec 8 sols de solde par chaque jour de route. Ces recrues-là commettaient bien des infractions à la discipline. La solde du fantassin était d’environ 120 livres (à peu près 300 francs) ; celle d’un cavalier était de 480 livres (à peu près 1000 francs). En 1620, les dépenses du département de la guerre s’élevaient à 12 millions de livres (près de 27 millions de francs) ; en 1636, elles atteignaient 44 millions de livres (plus de 90 millions d’aujourd’hui). Jusqu’à Louvois, c’était la noblesse, — 20,000 officiers environ, — qui donnait de la consistance et de la discipline au ramassis d’aventuriers qui composaient les armées ; c’est elle qui professait et propageait les idées d’honneur et de patrie. Dès lors, les gentilshommes d’épée firent un service régulier et permanent et beaucoup recherchèrent des emplois de guerre qui les ruinèrent. Les libéralités du Roi-Soleil payaient à peine leur dévouement. La vie militaire, pour les chefs et les soldats, différa de celle des temps féodaux et de la Fronde. Néanmoins, pour former les cadres, Louvois conserva le système des enrôlements volontaires, pratiqué depuis trois siècles, mais il l’améliora par des règlements sévères. Comme nous l’avons dit, les racoleurs, que les capitaines chargeaient de « faire des hommes » dans les grandes villes, engageaient le plus souvent des vagabonds. Une ordonnance militaire du 2 juillet 1715 constate qu’ils employaient « la violence ou des moyens repréhensibles odieux, la débauche, l’ivresse, la dépravation, » pour obtenir des recrues. Une véritable traite humaine, hideux, commerce, avait lieu surtout entre le Pont-au-Change et le Pont-Neuf, au quai de la Ferraille, ou quai de la Mégisserie, ainsi appelé à cause de ses échoppes et de ses cuirs. Dans la plupart des villes, on attirait les jeunes gens par toutes sortes de ruses dans des maisons appelées « fours », pour les vendre ensuite aux racoleurs qui les expédiaient au régiment. Des femmes perdues étaient de connivence avec les racoleurs ; les malheureuses dupes avaient à choisir entre un coup d’épée souvent mortel ou la signature de leur engagement. La débauche poussait ainsi beaucoup de désœuvrés sous le drapeau, que l’indiscipline faisait bientôt abandonner : on alla jusqu’à offrir aux paysans 50 écus par déserteur qu’ils ramèneraient. Mais peu à peu la main de fer de Louvois empêcha les soldats de quitter leur rang. Au dix-huitième siècle, les racoleurs se promenaient sur le Pont-Neuf, arborant un large drapeau où se lisait le vers de Mérope :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux !

Ils étaient devenus des recruteurs et opéraient à Neuilly et aux Porcherons. A la Révolution, un souffle patriotique passa sur la France et l’enthousiasme militaire annula le racolage en le rendant inutile. La loi du 19 fructidor an VI lui donna le dernier coup, en établissant la conscription.

Gravure d’après le tableau.

AVEC LES CÉLÉBRITÉS DE SON TEMPS

Chez Félix Potin, des vignettes “Panini” avant l’heure

En 1885, pour fidéliser sa clientèle, Félix Potin, roi de la grande distribution et précurseur en la matière, décide d’offrir à chacun de ses clients une image, presque comme un bon point. Plus vous achetez plus vous recevez d’images. Celles-ci sont regroupées par genre (figures politiques, figures sportives, figures artistiques, etc.) dans différents cahiers-albums selon les périodes de cette véritable campagne virale de fidélisation. Le tout premier album à sortir sera la collection Chocolat Félix Potin (1885-1888), les autres se bornant au titre explicite Collection Félix Potin (à partir de 1908).

Chaque album contenait 500 images-à-collectionner chacune d’environ 4cm x 8 cm. On imagine que le client potentiel des enseignes Potin pouvait se le procurer avant ou après le démarrage de la cueillette de ces images-vignettes rappelant furieusement le principe, aujourd’hui, des images Panini.

Ce document nous renseigne sur la vision d’une société fin XIXe siècle encore très masculine, pétrie de glorification des êtres maintenant oubliés pour la plupart. Ces 500 personnalités de l’époque donnent un aperçu de ce qui comptait alors. Entre vieilles gloires et jeunes aventuriers, princes, officiers et hommes politiques, se profilaient toutefois quelques artistes et comédiens. Julien Le Blant eut droit à son portrait dans deux albums de la collection.

Pierre Lanith Petit (1832-1909)

De nombreuses photographies de ces albums Potin ont été prises par le photographe Pierre Lanith Petit, élève de Disdéri (inventeur de la photo-carte, petit format pouvant servir de carte de visite). Petit avait en 1859 démarré un projet pharaonique, celui de produire une galerie des Hommes du Jour. C’est peut-être cette ambition de collecter les grandes figures du siècle qui a motivé Potin à créer son système de cartes-photos à collectionner. Il semble que ce soit peu de temps après l’ouverture de son atelier à Paris, en 1859, que Pierre Petit se lance dans l’élaboration d’une Galerie des hommes du jour, qui devient, par la suite, la Galerie des illustrations contemporaines. Il est vrai que la plupart des grands ateliers parisiens du second Empire, à la suite de Laisné et Nadar, travaillent pour ces “Galeries” et “Panthéons” très en vogue à l’époque.

MISSION AUX ARMÉES

Il en rêvait depuis 3 ans de cette possibilité de se rendre dans la zone des combats, mais ses demandes avaient, jusqu’ici, été refusées. Le 25 août 1917, Julien Le Blant quitte son manoir de Rholan pour rentrer à Paris. Il vient enfin de recevoir une permission du ministère pour réaliser durant le mois de septembre des dessins dans le cadre de la 8e mission des artistes aux armées. Font aussi partie de cette mission : Léon Couturier, Clovis Didier, Emile Friant, Jules Alfred Hervé-Mathé, Léon Lacault, Henri Ottmann, Marius Robert, Henri-Ernest Rioux et Maurice Taquoy.

Julien Le Blant – Soupir (Aisne)

Les missions d’artistes aux armées sont instituées à l’automne 1916 par le Grand Quartier Général. Elles se succèdent de février 1917 jusqu’en janvier 1918. Les participants sont pour l’essentiel des artistes membres de la Société des peintres militaires. Les peintres mobilisés ne peuvent pas en faire partie, sauf autorisation spéciale, ce qui implique que les personnes accréditées sont relativement âgées. Ces artistes peintres doivent être volontaires et réaliser la mission à leurs risques et périls, et de plus à leurs frais. On évite toutefois de les mettre en danger sur le front et leurs missions se déroulent généralement à l’arrière. Les productions sont diverses, allant du très conventionnel à quelques œuvres avant-gardistes. Enfin l’État se réserve la possibilité d’acheter des œuvres à un prix modique. Vallotton parlera même d’un prix de famine. À leur retour de mission, les peintres ont l’obligation d’exposer l’ensemble de leurs travaux dans les salles du musée du Luxembourg, et l’État montre une volonté de constituer une collection avec de nombreux achats. Julien Le Blant sait que sa forme physique n’est pas optimale, mais il ne veut pas manquer cette occasion exceptionnelle de s’approcher du front et sa motivation est intacte.

Je ne puis rien présager car je n’ai pas l’intention de faire le zouave et si je sens que je me fatigue je rentrerai à Paris et de là à Rholan. Mais j’espère que je ne me fatiguerai pas et que l’intérêt de ce que je vais voir me fera rester au moins un mois parmi nos compatriotes qui nous défendent si bien.  (Lettre à Guiguet – Rholan, 24 août 1917)

Entre septembre et octobre 1917, sous la protection du général de Maud’Huy, Julien le Blant vit en direct les derniers épisodes de la célèbre bataille du Chemin des Dames qui a commencé le 16 avril et va se prolonger jusqu’au 24 octobre de la même année. Comme à son habitude, ses dessins sont accompagnés de notes biographiques sur les soldats croqués ainsi que de leur localisation : Couvrelles, Braisnes, Soupir …

Exposition de 1917

Il ramène de son périple de nombreuses esquisses ainsi que des lavis et des aquarelles. Le 27 décembre, le Musée du Luxembourg expose, en retard (l’expo aurait dû ouvrir le 1er décembre) 17 dessins qui seront bientôt retirés pour faire place à quelques cubistes et autres farceurs selon les propres termes de l’artiste. 

Quelques soucis d’organisation !

Une nouvelle exposition des peintres aux armées a été ouverte, hier, au musée du Luxembourg. M Le Blant, dont nous avons signalé déjà l’abondante et belle moisson rapportée du front, n’a pas pu tout exposer : on réservait une bonne place aux envois les plus invraisemblables. Néanmoins, ce que le public verra là de ce bel artiste suffira à l’édifier. Ce sont des types de la grande guerre : le général de Maud’huy fumant sa pipe, le Père Bailly, aumônier militaire ; un alpin sac au dos avec le pic montagnard, tant d’autres encore d’un faire très savant et d’un naturel absolu. M. Le Blant, qui fut autrefois le peintre des Chouans et dont le talent a été tant de fois célébré, se montre ici, comme autrefois, le peintre de la vie et de l’expression. (Le Gaulois du 29 décembre 1917)

Le général de Maud’Huy par Le Blant

1919 DERNIÈRE EXPO

11 novembre 1918. Les clochers de France sonnent l’armistice. La guerre est terminée et la mission de Julien Le Blant aussi. Du 17 janvier au 10 février 1919 La galerie Georges Petit lui met à disposition ses cimaises pour une exposition rétrospective sur son impressionnant travail durant la grande guerre.  Elle est intitulée : La Nation Armée – La Gare de l’Est et ses alentours pendant la guerre. Le catalogue de 20 pages fait mention de 330 titres d’œuvres exposées.

Catalogue de l’exposition.

La galerie Georges Petit était un important lieu d’exposition parisien à la fin du 19e siècle.

« On accédait par un escalier monumental a une somptueuse salle de 5 mètres sur quinze, décorée de marbre et d’étoffe rouge. L’éclairage était sophistiqué, les lampes se levaient et s’abaissaient à volonté. Le président de la République en personne l’a inaugurée en 1882. » (La Vie d’artiste au XIXe siècle – Anne Martin-Fugier)

Georges Petit, grand concurrent du marchand Durand-Ruel, exposa les impressionnistes Renoir, Monet, Pissaro, Sisley, Berthe Morisod, mais aussi Rodin et des peintres moins connus et intimistes qu’il appréciait. Il s’est intéressé au travail de Julien Le Blant qu’il avait souvent présenté avec les Aquarellistes. Une année avant de mourir, Georges Petit, touché par l’exceptionnel travail de l’artiste durant la guerre lui a mis ses cimaises à disposition pour ce qui sera sa dernière exposition.

Les dessins aquarellés et gouachés de M. Julien Le Blant sont d’abord d’une vérité parfaite ; ils sont la vie même ; on les a rencontrés cent fois durant ces quatre années et comme on a plaisir à les reconnaître ! Leur portraitiste les a observés avec scrupule, d’un regard attentif, affectueux, parfois amusé, parfois attendri. Jamais il n’a forcé le trait, grossi la voix, donné le coup de pouce, usé de toutes ces recettes par lesquelles l’artiste attire sur lui-même l’intérêt que nous portons à ses modèles …

M. Le Blant aurait pu tenter de reconstituer des combats ; il connaît mieux que personne la physionomie des combattants et des sites de la bataille. Il a naguère jeté les uns sur les autres des chouans et des républicains, en des compositions fort animées et d’un joli pittoresque. Mais cette guerre a bien montré que des reconstitutions de ce genre, même ingénieuses, ne peuvent atteindre la réalité de la bataille…

M. Le Blant a eu raison de ne pas tenter de nous montrer nos soldats dans la tranchée ou marchant à l’assaut. Il s’est contenté de les surprendre dans les cantonnements de repos, dans les gares d’attente, dans les hôpitaux ; il n’en avait que plus de loisir pour bien retrouver dans les regards, sur les traits durcis, dans l’attitude lasse ou volontaire, les traces de la bataille et sa plus émouvante image. Qu’il est émouvant le défilé des poilus de M. Le Blant ! La littérature, la légende, l’histoire même tendent à uniformiser les hommes d’un même temps ; un jour viendra où l’on ne reconnaîtra plus qu’un type de poilu, comme il n’y a qu’un type de grognard. Devant les soldats de M. Le Blant nous sommes encore dans la réalité. L’uniforme ne les a pas égalisés ; chacun reste, sous la capote et sous le casque, ce qu’il était le jour où il a quitté la blouse, le bourgeron ou le veston, un jeune homme ou un quadragénaire, un paysan ou un ouvrier, un homme du nord ou du midi. Comme les fortes silhouettes expriment bien l’âge, la province, le métier, l’individu ! Il est étonnant combien, en s’adaptant aux mêmes conditions, ces hommes ont pu rester aussi individuels. A les voir ainsi, avec leur type si franchement accentué, on dirait qu’ils portent avec eux la terre et la flore de leur province. A mesure qu’ils passent sous nos yeux, on croit voir la France entière se lever, se rassembler, s’avancer vers la frontière pour faire devant la ruée boche la barrière des poitrines. Ils viennent, par longues files, des populeuses régions du Nord, résolus, un peu tristes et lents comme l’eau de leurs rivières; ils arrivent des landes bretonnes, petits, le regard bleu et le front de granit; du Centre, de l’Ouest s’avancent de solides cohortes silencieuses, entêtées; les cadets de Gascogne, au parler sonore et l’œil ardent, marchent d’un pas vif; du haut de leurs Cévennes descendent des montagnards brûlés et secs comme leurs garrigues; des profondes vallées de Savoie et du Dauphiné on voir sortir les Alpins aux jarrets infatigables. Ils vont d’un même élan spontané et leur regard exprime la même résolution…

Maquette de couverture pour le catalogue de l’exposition.

M. Le Blant ne s’est pas contenté d’exprimer fortement cette conscience nationale qui luit dans le regard de la plupart de ces hommes. Pour les peindre, il ne fallait pas seulement être dans leur atmosphère morale, il fallait aussi être un vrai peintre. M. Le Blant est un de ceux qui savent montrer la masse et animer les éléments de cette chose puissante, pesante qu’est le poilu en tenue de campagne…

J’ai entendu regretter parfois, par ceux qui comparent sur nos trottoirs, que nos poilus n’aient pas toujours l’allure svelte, l’élégance alerte de quelques-uns de nos amis. Il est exact que notre démocratie ne s’est pas mise en frais pour donner la “coupe” à l’uniforme de nos soldats. Mais ceux qui ont vu les lourdes silhouettes sortir des boues de la Somme ou de la Meuse, puissants, tragiques, comme “l’homme à la houe” de Millet, ne penseront plus jamais que la beauté d’un soldat puisse dépendre de l’élégance de son uniforme…

Les belles images de M. Le Blant nous mettent sous les yeux la capacité de souffrance que le poilu a montrée dans la défense de son idéal. 

Louis Hourticq – La Nation en armes de Julien Le Blant – Art et Décoration N°214, Septembre-octobre 1919

Magazine Art et Décoration – septembre-octobre 1919

Le périodique « Lecture pour Tous » du 15 janvier 1919 consacre 6 pages à cette exposition et, plus généralement, au travail de Julien Le Blant durant la guerre. Il est intitulé : « À la Gare de l’Est – Croquis de guerre de J. Le Blant »

Pendant ces quatre ans, la gare de l’Est a été, par excellence, la gare de la Défense nationale, le cœur de l’armée française. C’est de là que nos troupes partirent et, tant de fois, repartirent, face à l’ennemi, vers la Lorraine ou la Champagne. C’est là que, harassés, les poilus glorieux revenaient de Tahure ou de Verdun, du bois Le Prêtre ou du Chemin des Dames, tantôt les brindilles accrochées aux plis de leur capote, tantôt encroûtés, des godillots aux genoux, dans une boue crayeuse du pays rémois. Ils étaient déguenillés, sales, goguenards, attristés, résolus, magnifiques … À les voir, pépères broussailleux ou bleuets au visage lisse et puéril, on avait, en même temps, envie de sourire et de pleurer. On les regardait, on leur parlait, on les aimait.

Nul ne les a mieux compris, et nul n’a donné d’eux une image plus saisissante et plus vraie que Julien Le Blant, dont les œuvres, actuellement groupées à la galerie Petit, sous le titre concis et évocateur, de la « Nation armée », resteront, pour le Poilu de 1917, ce que les lithographies d’un Charlet ou d’un Raffet ont été pour le Grognard de 1812 : le document type, celui qu’on consultera toujours, parce qu’il dit tout, et qu’il le dit bien.

Dès le matin, vêtu comme un bourgeois paisible, un sourire de sympathie sous la moustache d’argent, et, dans l’œil bleu, si spirituel, une lueur d’ironie affectueuse qui se trempait souvent de tendresse et d’admiration, Julien Le Blant déambulait de la rue d’Alsace à la rue de Strasbourg, surprenant une attitude, une silhouette, un geste, et, sur un carnet, qu’il dissimulait, fixant, en quatre coups de crayon gras, un « schéma » d’une précision, et, déjà, d’une éloquence admirables.

C’était l’heure de l’arrivée d’un train, les bons poilus de province qui, ne sachant où aller, dans ce Paris énorme, se couchaient, en bas, sur les marches, s’accroupissaient autour d’un refuge, s’alignaient sur un banc, encombrés de casques, de musettes, de gourdes, de couvertures.

Pour eux, tout un peuple de petits commerçants grouillait aux abords de la gare. Il y avait, rue de Strasbourg, le décrotteur. Ah ! sa besogne à celui-là, n’était point une sinécure ! Elle tenait dure, la boue des tranchées, et le client n’admettait point qu’on épargnât l’huile de coude ! Et le marchand de pipes ! Il en faisait de bonnes affaires ! Bonnes vieilles pipes consolatrices, pipes des longues veillées, sous la « flotte », dans le brouillard, quand sifflaient les obus et claquaient, au-dessus des parapets, les schrapnells, que de fois on vous a caressées, toutes tièdes, dans les paumes calleuses !

Et le photographe qui, en cinq minutes, fournit, après quelques prestes opérations, très mystérieuses, un portrait frappant … Et la marchande de pommes, et la vendeuse de cartes postales, sur lesquelles, avec un bout de crayon mal taillé, le poilu, de sa grosse main, tracera quelques mots naïfs et tendres, pour les vieux et pour la payse ! Et la jolie fille qui vend aux zouaves et aux tirailleurs le petit croissant d’or qui brille sur la chéchia rouge … Ce fut vraiment un peuple à part, peuple de guerre, dont il fallait fixe les traits pour l’avenir. M. Le Blant y a réussi à miracle. Il a le don du mouvement, du geste vrai qui, sur les croquis, semble se continuer, s’achever.

Il a aussi le don de l’expression, de l’émotion. Quand il reprend ses crayons, qu’il compose une scène, qu’à l’encre de Chine il donne à ces dessins un caractère plus incisif et plus fouillé, il atteint, simplement, au pathétique. Les scènes de famille sont admirables. Voyez cette brave tête de papa, riant à travers un buisson de barbe rude, au marmot que la maman, heureuse, tient dans ses bras. « Tu ne reconnais donc pas ton papa ? » N’est-ce pas d’une naïveté délicieuse, et profondément touchante ? Et ce jeune couple, lui solide, tête rude, elle, frêle, grave. Ils ne se regardent pas. Un coup d’œil échangé, et les sanglots qui leur gonflent la poitrine éclateraient dans leurs gorges. Or, c’est le départ. Il faut du courage. Et tous les deux font semblant de s’intéresser à ce qui se passe devant eux, tendus, crispés, près de pleurer.

Ainsi, à côté du pittoresque, de la gaîté qu’un observateur de France sait dégager des foules humaines, surtout quand ces foules sont les braves, vaillantes, adorables foules du pays qui a gagé la guerre, dans ces dessins si peu déclamatoire, l’image sincère de toutes les tristesses, de toutes les misères, et aussi des dévouements sublimes et des magnifiques espoirs qui flottaient autour de la gare de l’Est …

Il est beau d’être un dessinateur impeccable, au trait hardi et fort. Il est beau aussi, – plus encore, peut-être, – d’être un observateur à l’esprit lucide, au cœur compatissant, – un brave homme et un bon Français. Si M. Le Blant fut tout cela, comment ne pas le classer à part, entre les rares, si rares artistes, qui ont su voir et faire comprendre la grande guerre ? 

SOLDATS, par Julien Le Blant.

L’éminent illustrateur des Chouans a accompli, à son tour, son œuvre de guerre, et elle est des plus vivantes, en même temps qu’elle apporte à l’histoire non encore écrite des documents saisissants.

On a déjà pourtant vu beaucoup de dessins et de peintures d’après nos poilus. Mais, à part Steinlen et Karbowski, les artistes, chose incroyable, ne s’étaient pas assez attachés à étudier les types particuliers, si nombreux, si divers. M. Julien Le Blant, en de multiples dessins rehaussés, a créé véritablement la physiologie de nos défenseurs :  Que de fois, dans la rue, dans les tramways, dans les trains, en voyant un soldat au type caractérisé, nous nous sommes demandé « Qu’est-ce qu’il faisait dans la vie, celui-là? » Or, chacun de ces croquis aussi précis dans le détail qu’expressifs dans l’allure et la physionomie porte le nom, la profession, le département du portraituré.

Ainsi, tout en particularisant, l’artiste a atteint le domaine des idées générales. Il faudrait que les poilus de Julien Le Blant fussent conservés dans un album spécial, avec texte adéquat. S’ils se dispersaient trop, s’ils étaient démobilisés, pourrait-on dire, un document important et vrai serait perdu.

Le Figaro du 22 janvier 1919.

De 1919 à sa mort en 1936, Julien Le Blant va continuer de dessiner, peindre et graver avec ardeur, mais il ne participera plus qu’à des expositions collectives, notamment avec les Aquarellistes.

LA PARTIE DE TONNEAU

Au salon de 1877, Julien Le Blant expose une toile qui met en scène des buveurs étudiés dans une guinguette près des Invalides. Cette toile, disparue à notre connaissance, est connue grâce à cette unique gravure. On y voit quelques soldats s’adonner à un jeu d’adresse appelé Jeu de Tonneau ou aussi Jeu de la Grenouille, qui fut de tout temps pratiqué par les guerriers. Il consiste à lancer huit palets dans les orifices d’un support placé à trois mètres après avoir estimé son résultat.

Pratiqué en Grèce antique sous le nom de “casse pot”, le jeu se jouait avec des amphores dans lesquelles on lançait des cailloux plats. Les Romains, après avoir envahi la Grèce, l’importèrent à Rome où il fit un véritable succès. Les Vikings, après leurs expéditions en Méditerranée, ramenèrent le principe du jeu en Neustrie, notre Normandie actuelle. De cette province, où le bon cidre était déjà stocké dans des tonneaux et non plus dans des amphores comme les vins méditerranéens, ils changèrent le nom pour s’appeler Le jeu de tonneau.

Remis à la mode sous Louis XIV sous le nom de Jeu de Grecque, il accompagna les troupes françaises dans leurs campagnes. Des gravures datant de la Révolution, de l’époque napoléonienne, de la Commune ainsi que des photos du débarquement au Jour-J de Normandie, nous le montrent trônant au milieu des troupes.

Le Jeu de la Grenouille ou Putpeck faisait surtout partie des amusements offerts par les estaminets du nord de la France et des guinguettes des environs de Paris, immortalisé en chanson sous La grenouille du jeu de tonneau par Léon-Paul Fargue sur une musique d’Alfred Erik Leslie Satie tirée des Trois Mélodies de 1916.

A la fin du XIXème siècle, ce jeu deviendra très populaire et la tirelire sera remplacée par une grenouille la gueule ouverte ou, parfois dans les fêtes foraines, une tête grotesque reproduisant les traits d’un homme politique peu aimé.

Le jeu existe également en Amérique du Sud sous le nom de Sapo.

BLESSÉS DE GUERRE

Le nombre des blessés militaires français durant la première guerre mondiale peut être estimé à plus de 3 millions et demi, dont plus d’un million d’invalides (amputés, mutilés, aveugles, sourds, gueules cassées) sur les huit millions de soldats mobilisés.

Les stratégies militaires de stationnement, la guerre des tranchées et l’utilisation de plus en plus poussée et systématique des canons modernes, font que les blessures par explosions et éclats d’obus représentent près de deux tiers des atteintes loin devant les blessures par balle, par arme blanche ou plus tardivement par le gaz ypérite dit gaz moutarde.

Gueules cassées et membres amputés.

Les soldats touchés présentent des fractures et des plaies béantes, à la tête, au tronc, aux membres supérieurs et inférieurs. Des blessures d’un genre nouveau, sur lesquelles médecins et chirurgiens tâtonnent. Les perforations de l’abdomen ou de la poitrine sont les plus mortelles, qu’il y ait eu ou non intervention chirurgicale. Et les infections très fréquentes comme la gangrène gazeuse et la septicémie, emportent les blessés en quelques heures. De grands progrès seront toutefois faits au cours de la guerre pour traiter à temps et efficacement les cas les plus urgents ou dramatiques, en matière de radiologie, de chirurgie réparatrice, de greffes, d’appareillage, sans oublier la généralisation des traitements antiseptiques.

On aurait préféré ne pas les avoir ce spectacle devant les yeux, mais les blessés étaient nombreux à stationner autour de la Gare de l’Est. Certains en convalescence, attendant de repartir au front, d’autres définitivement démobilisés et souvent poussés à la mendicité.

Peu d’artistes les ont représentés. Ces hommes mis hors combat ne favorisaient pas le moral des troupes et ne représentaient pas forcément l’idée que se faisait la population du valeureux poilu. Julien Le Blant, dans un souci de documenter au plus près la réalité de la gare et de ses environs pendant la grande guerre, nous en donne un émouvant aperçu.

LE BLANT – STEINLEN

Une étonnante similitude

Lors de la première guerre mondiale, de nombreux artistes ont été engagés officiellement sur le front pour témoigner de manière moins crue qu’avec la photographie, de la violence des combats, de la dure réalité de la vie des tranchées et de la bravoure des soldats.

Julien Le Blant et Théophile-Alexandre Steinlen, artistes reconnus, auraient voulu les rejoindre, mais en raison de leur âge avancé (63 et 55 ans) leur souhait n’a pas été exaucé.

Ils ont alors eu la même idée : observer et rendre compte de la vie à l’arrière et se sont tous deux positionnés régulièrement à l’emplacement stratégique de Paris, celui qui marque la frontière entre la vie civile et militaire, véritable « porte de l’enfer » durant ces années terribles: la gare de l’Est.

Sur les  marches ou dans le hall, sur le parvis ou sur les quais, les deux artistes vont être témoins d’une multitude de petits drames quotidiens induits par la guerre. Plutôt que de mettre en avant la fière allure du guerrier intrépide, ils témoigneront surtout de la profonde détresse humaine vécue par ces êtres humains qui, en ayant vécu le plus normalement et simplement du monde se sont retrouvés un matin dans le couloir de la mort.

La plupart des soldats de la gare sont des permissionnaires qui bénéficient de quelques jours de repos avant de retourner au combat. Vêtus comme des clochards, ils débarquent en masse, le regard perdu, le visage mangé par une barbe en broussailles. Ils ne savent pas s’ils doivent se réjouir de revoir leur femme, sachant que le départ prochain sera encore plus cruel. Les épouses s’épouvantent de constater que leur mari n’est plus le même et bien souvent, les enfants ne reconnaissent pas leur papa. On voit errer des solitaires, qui débarquent à Paris n’ayant pas le temps de rentrer dans leur village du fin fond de la France. Ils dorment à même les marches ou sur un banc public. Au vu des sacrifices consentis pour la patrie, les poilus étaient persuadés qu’ils allaient être reçus en héros mais ils doivent rapidement déchanter.

Leur accoutrement et leur odeur font fuir la bonne société. Celle-ci d’ailleurs n’a d’yeux que pour les officiers en grande tenue même si grand nombre d’entre eux n’a jamais connu le baptême du feu. Même les embusqués, ces traîtres qui ont trouvé mille astuces pour se planquer à l’arrière sont mieux considérés. L’amertume est profonde. Le décalage entre la vie parisienne et celle des tranchées est insupportable pour ces soldats et les permissions deviennent presque un supplice de plus. On rencontre aussi les mutilés, couverts de bandages. Ils ne sont pas forcément les plus à plaindre ni les plus malheureux car pour eux la guerre est terminée. Aux alentours, les artistes observent et dessinent toutes sortes de petits commerces proposés aux militaires. Des marchands de bric-à-brac profitent de vendre chèrement toutes sortes de babioles à ces grands enfants qui s’émerveillent de tout après des mois de cauchemar.

Steinlen et Le Blant assistent encore, impuissants, au plus cruel des instants : celui des adieux. Terme est plus adapté que celui d’au revoir. Que se passe-t-il dans la tête de ces fiancés qui se séparent en pensant qu’ils viennent peut-être d’échanger leur dernier baiser? Et dans le regard vide du soldat qui repose son enfant à terre ou de sa femme qui le voit monter dans un train sans retour ?

Parce qu’elle osait montrer des êtres humains fragiles, cette autre face de la grande guerre a été soumise à la censure à son époque. Un siècle plus tard, on comprend que ces petits drames de tous les jours ont fait partie de l’histoire et doivent être mis en lumière. Des artistes comme Le Blant et Steinlen ont réagi face à l’indicible en effectuant un immense travail de mémoire. En posant leur regard humaniste sur ces hommes, en figeant pour l’éternité leurs traits sur un carnet de croquis, ils ont réussi à opposer au drame de la guerre ce que seuls des artistes ont en leur pouvoir: les rendre immortels.

Soldats, par Julien Le Blant.

 L’éminent illustrateur des Chouans a accompli, à son tour, son œuvre de guerre, et elle est des plus vivantes, en même temps qu’elle apporte à l’histoire non encore écrite des documents saisissants.

On a déjà pourtant vu beaucoup de dessins et de peintures d’après nos poilus. Mais, à part Steinlen et Karbowski, les artistes, chose incroyable, ne s’étaient pas assez attachés à étudier les types particuliers, si nombreux, si divers. M. Julien Le Blant, en de multiples dessins rehaussés, a créé véritablement la physiologie de nos défenseurs: Que de fois, dans la rue, dans les tramways, dans les trains, en voyant un soldat au type caractérisé, nous nous sommes demandé « Qu’est-ce qu’il faisait dans la vie, celui-là? » Or, chacun de ces croquis aussi précis dans le détail qu’expressifs dans l’allure et la physionomie porte le nom, la profession, le département du portraituré.

Ainsi, tout en particularisant, l’artiste a atteint le domaine des idées générales. Il faudrait que les «poilus » de Julien Le Blant fussent conservés dans un album spécial, avec texte adéquat. S’ils se dispersaient trop, s’ils étaient démobilisés, pourrait-on dire, un document important et vrai serait perdu.

Arsène Alexandre, Le Figaro, mercredi 22 janvier 1919

LE RETOUR DU RÉGIMENT

Pour le salon DE 1892, Julien Le Blant reprend un sujet qu’il avait déjà traité quelques années auparavant, en 1888, dans ses illustrations pour les Cahiers du Capitaine Coignet : Le Retour du Régiment. Les soldats de Coignet sont rangés devant la statue équestre de Louis XIV sur la place Bellecour à Lyon. A leur retour d’Italie, les vainqueurs de Marengo avec leurs costumes déchirés ou rapiécés sont la risée d’un groupe d’élégants.

Illustration pour les Cahiers du Capitaine Coignet en 1888

Dans le tableau le décor change. Le régiment est à Paris! Quelques dames élégantes et des enfants moqueurs viennent compléter la scène. Ce tableau de 96 centimètres par 58 sera offert en 1896 au musée de Mulhouse par M. Henri Schwartz fils. Il va disparaitre lors du bombardement du musée le 3 août 1944.

D’ après Julien Le Blant (né en 1851) Le retour du régiment Photographie de l’atelier Goupil, 1892 Epreuve sur papier albuminé 13,7 x 20, 9 cm Bordeaux, musée Goupil, inv. 97.II.8.147 (1)

Ce tableau sera envoyé à Chicago en 1893 pour représenter la France lors de la Chicago World’s Fair, qui va durer du 1er mai au 3 octobre et accueillir plus de 17 millions de visiteurs. Le catalogue officiel est élogieux dans son chapitre consacré à l’art de la France:

« Grolleron et Le Blant sont du meilleur goût, bien qu’ils aient une approche différente de leur sujet. L’aîné restitue sérieusement et avec une composition bien sentie un incident dramatique. Il le fait sobrement et d’une facture meilleure que d’habitude. Le plus jeune apporte une touche de sarcasme et d’humour. Son Retour du Régiment de l’armée héroïque de Sambre-et-Meuse nous présente un féroce bataillon crasseux et loqueteux, prêt pour une inspection sur la place publique. Il est oisivement passé en revue par une foule dédaigneuse de dandys vêtus au dernier cri de la mode où chacun semble plus ridicule que son voisin. Les guerriers sont sombres et froncent les sourcils face à ces regards narquois. Des signes d’énervement se font sentir chez l’une ou l’autre des plus vieilles moustaches. » (Official Catalog of World’s Columbia Exhibition, Chicago 1893)

Gravure du journal l’Illustration.

« Ce qui plaît d’ailleurs chez Julien Le Blant, ce qui est le charme de sa peinture, la force de son talent, la grâce de son tempérament actif, primesautier, intelligent de tout, profond aussi et pensif, vibrant de toutes les émotions modernes et singulièrement compréhensif des choses d’autrefois, ce qui est la santé même de cette personnalité solide et élégante à la fois, c’est la facilité dans l’exécution, le brio et l’entrain bien portant. Rien de pénible ici. On sent que le peintre a cette vertu qui prime toutes les autres, Ie don. Il est né peintre, disais-je, et n’a jamais eu à peiner pour être peintre. L’inspiration lui jaillit en même temps des doigts et du cerveau. II ne halète point devant sa toile. II enlève son tableau avec l’alacrité joyeuse de ses soldats courant à la baïonnette. Saluez tout ce qui, en art, est facile et semble enfanté dans le plaisir. Les œuvres faciles ont le sourire et le charme comme les femmes jolies. » (Salon des Aquarellistes 1893)

LES ANNAMITES

Le Tonkin et la mère Patrie

Annamite de garde au Trocadéro en 1916

Après avoir débarqué à Da Nang, en 1858, les Français ont fondé la colonie de Cochinchine en 1865 et établi un protectorat sur le Tonkin en 1884. La République de Ferry a intensifié l’exploitation coloniale entamée sous le Second Empire, assemblant un immense empire au sein duquel la péninsule indochinoise faisait figure de joyau. Les combats de la Première Guerre mondiale ont peu touché l’Extrême-Orient, aux richesses convoitées par l’ensemble des puissances coloniales. Mais le recrutement traditionnel de supplétifs, la nécessité de remplacer les nombreux soldats tombés au début du conflit, la volonté de développer le patriotisme parmi la population indigène, conduisent les métropoles à puiser dans le vivier colonial. En quatre années de guerre, la France a ainsi fait venir d’Indochine 43430 tirailleurs annamites (centre de l’actuel Vietnam) et tonkinois (nord), mobilisés surtout dans des bataillons d’étape chargés de l’aménagement et du transport ; 1123 sont morts au champ d’honneur. En outre, 48981 travailleurs indochinois ont été envoyés aux usines françaises pour remplacer les ouvriers partis au front.

Charpentier annamite rencontré à Couvrelles en septembre 1917

Selon les stéréotypes raciaux en vigueur dans l’armée, les Indochinois, censément plus rusés que les autres indigènes, sont flegmatiques et donc faits pour la défensive plus que pour l’offensive. Leur apparence frêle dissimule une belle résistance à la fatigue, signe de leur courage. Cela dit, les Asiatiques ont été utilisés comme manœuvres plutôt que comme combattants. Leurs bataillons d’étapes ont été chargés de la tâche stratégique, mais peu valorisante, de combler de cailloux les ornières de la route qui relie Bar-le Duc à Verdun, la future « Voie sacrée ». Aucun régiment indochinois n’a été créé, l’encadrement des unités où ils étaient versés séparément les connaissait mal et hésitait à les engager en première ligne. Mais leur comportement au chemin des Dames, en Alsace et à Salonique a démenti ce manque de confiance. Après la guerre, le sacrifice consenti a suscité chez eux un désir de reconnaissance et d’émancipation.

Auteur : Alexandre Sumpf

DE CHAMPFEU

Pierre de Champfeu

Pierre de Champfeu est né le 22 juin 1894. Il est le fils du comte Léon de Champfeu officier de marine à Cherbourg. Sa maman est une De Nanteuil.

Pierre de Champfeu par Le Blant en février 1916

Sous-lieutenant de cavalerie, il passe, sous sa demande, au 4e régiment de marche des Zouaves. Le 23 octobre 1917, il participe à l’attaque du fort de Malmaison. Grièvement blessé à la cuisse, il meurt le 14 décembre 1917 à l’hôpital militaire de Paris, d’un tétanos consécutif à l’amputation.

Le 4e Zouaves

Le 4e régiment de zouaves (4e RZ) était un régiment d’infanterie appartenant à l’Armée d’Afrique qui dépendait de l’armée de terre française. Au début, les zouaves étaient surtout algériens. Ensuite des soldats de toute la France sont venus les rejoindre et porter fièrement la Chéchia, ce bonnet en forme de calotte de couleur rouge vermillon. Les soldats de cette unité se sont particulièrement distingués durant les rudes batailles d’Ypres, de Verdun ou du Chemin des Dames. Le régiment a reçu de nombreuses citations ainsi que la fameuse fourragère rouge.

La fourragère est une décoration récompensant une unité militaire pour faits de guerre ou de bravoure exemplaires. Il s’agit d’une cordelette tressée qui se porte à l’épaule gauche de l’uniforme. L’une des extrémités de la tresse a la forme d’un trèfle et l’autre porte un ferret, une pièce métallique conique. La fourragère peut être de différentes couleurs en fonction du nombre de fois où l’unité a été citée pour faits exceptionnels. Par exemple, la rouge, aux couleurs de la Légion d’honneur et de la croix de guerre 1914-1918, est portée par les unités citées une dizaine de fois pour actes de bravoure.

Au moment au Julien Le Blant est invité à les rencontrer, en février 1918, le régiment est sous les ordres du commandant Giraud.

Le 23 octobre 1917, le 4e régiment de zouaves participe à l’assaut du fort de Malmaison. Le lieutenant Pierre de Champfeu conduit un groupe de mitrailleurs.

Le lieutenant de Champfeu vient de la cavalerie : il est tout feu tout flamme, et si bon qu’on l’adore. Il a rejoint le régiment en avril, pour l’offensive sur l’Aisne. Une scène digne d’être transcrite a marqué son arrivée. Il se présente au colonel Richaud : « Vous arrivez plus tôt que je ne vous attendais, lui dit celui-ci. Nous attaquons demain, les postes sont au complet, vous rallierez le dépôt divisionnaire, à la première vacance, je vous appellerai. – Vous attaquez demain, et je rallierai le dépôt divisionnaire ? Mon colonel, je suis d’une famille de soldats. Regardez-moi : c’est vrai, je suis un inconnu pour vous, mais regardez-moi. Et ne me demandez pas une chose pareille. » Il faut bien se rendre à ses raisons et le colonel le garde. Champfeu exulte, car on va se battre.

[…] Champfeu vit la victoire. Il devait installer sa section de mitrailleuses en avant et à l’est du fort. Il l’installa. C’est alors qu’il fut criblé d’éclats d’obus, la cuisse traversée, la tête meurtrie. Une jambe amputée, il reçut sur son lit d’hôpital la croix de la Légion d’Honneur : « Admirable tempérament de soldat, donnant à tout le régiment l’exemple des plus belles qualités françaises ; à l’assaut du fort de la Malmaison, a conduit sa section de mitrailleuses avec sa fougue habituelle, l’a mise en batterie au point fixé et est tombé en pleine victoire. »

[…] Champfeu survécut cinquante jours à son amputation, puis la mort le pris.

(Lectures pour Tous, 15 mars 1918.)

Le 9 février 1918, son père, le comte de Champfeu, écrit à son ami Le Blant pour lui demander d’intercéder auprès du peintre Guiguet pour la réalisation d’un portrait de son fils.

[…] Je fais faire le portrait de mon fils, soldat glorieux, pour perpétuer son souvenir parmi ceux qui viendront après nous ; certes ! C’est bien certain, mais je le fais aussi pour avoir la jouissance et je ne voudrais pas mourir avec la seule satisfaction de penser que ma succession le possèdera, ce ne serait pas assez ! […]

[…] Je m’arrangerai pour faire parvenir à Lyon les décorations et la chéchia, le ceinturon, tout cela tiendra dans un petit carton et pourra être remis à M. Guiguet. Une petite photo que j’enverrai plus tard indiquera comment mon fils portait la chéchia et sa fourragère, tous ces petits détails qui auront leur importance pour mon cœur paternel brisé.

Julien Le Blant écrit le même jour à Guiguet (Paris, 9 février 1918)

[…] Vous vous souvenez sans doute d’un jeune zouave qui a été tué et dont je vous avais parlé. Son père en venant m’annoncer sa mort m’avait dit : « Je voudrais un portrait de mon pauvre Pierre par votre ami Guiguet. Il est revenu et il le veut. […]

[…] Oui, ce pauvre petit (car je relis la lettre du père) m’appelait son oncle. Je l’avais retrouvé sur l’Aisne et, à l’Etat-Major, on l’appelait mon neveu. Je l’ai quitté le 23 septembre et le 23 octobre il avait la cuisse arrachée. Je l’aimais beaucoup. […]

[…] Je vous envoie sa lettre et la photo qu’on pourra vous donner ; cette photo est excessivement ressemblante et je trouve la pose très bonne, son père aussi. Il s’agira de le faire en zouave au lieu de ce costume de chasseur. On vous donnera une petite photo en officier de zouave. Elle n’est pas bonne mais on voit comment il porte sa chéchia. […]

[…] Je lui ai dit, je vais demander à Guiguet un beau dessin comme il sait si bien les faire. Il se servira de la photo comme mouvement et comme coupe. Le dessin aura 45 centimètres de hauteur, ce qui ferait la photo agrandie trois fois environ. […]

[…] Je dois vous dire que c’est une famille de soldats. Il y a des portraits de Champfeu chez eux depuis Louis XIV et mon ami, qui est ancien officier de marine, veut que Pierre soit avec ses ancêtres morts pour la France.

 […] Je pars lundi pour Soissons. […] Je vais me trouver dans un centre d’américains.

Il paraitra dans les Lectures pour Tous du 15 mars prochain un article d’H. Bordeaux sur l’affaire de la Malmaison par les 4e zouaves où il est question de Pierre de Champfeu qui y fut si grièvement blessé. […]

Lettre de Le Blant à Guiguet, Paris, 17 février 1918 :

[…] Il veut que sur le portrait de Pierre de Champfeu, il y ait sa croix de la Légion d’Honneur, sa croix de Guerre avec ses citations […]

Lettre de Le Blant à Guiguet, Paris, 7 avril 1918

[…] Nous avons vu jeudi notre ami de Champfeu, il fait peine à voir ; il est malade et triste comme la mort : son autre fils est avec son bataillon là où l’on se bat, sa fille est gravement malade. C’est abominable. Il m’a demandé si je savais quelque chose de vous. Il ne pense qu’à ce portrait […]

Etude préparatoire au portrait de Pierre de Champfeu par François Guiguet (1860 – 1937).
Enfant, à la chéchia du 4e zouave, 28 avril 1918.
(pastel et pierre noire sur papier gris, coll. Maison natale de Guiguet, ville de Corbelin)

Lettre de Le Blant à Guiguet, Paris, sans date  

[…] Il est assis devant le portrait et pleure comme un enfant […]

portrait de Pierre de Champfeu par François Guiguet

Comte de Champfeu à Guiguet , Paris, 7 mai 1918 :

[…] Votre envoi est arrivé…Merci ! Oh oui, merci de tout mon cœur brisé mais heureux d’avoir ce souvenir de mon cher enfant, souvenir admirable, c’est encore plus ressemblant que la photographie et c’est bien vrai ! c’est vivant ! Je me permets de vous dire que je n’ai jamais vu depuis les maîtres de la fin du 18ème siècle, de dessins en couleur comme les vôtres. Les ombres sont de pures merveilles. Ah ! il n’y a pas à y retoucher, il n’y a pas à pousser davantage, votre œuvre, elle est au point telle qu’elle est, elle est parfaite. Je veux espérer encore que mon second fils qui aimait tant son aîné, la verra et que nous le reverrons lui ! Nous n’avons pas encore de nouvelles, hélas ! […]

Lettre de Le Blant annonçant à Guiguet la mort de Jacques de Champfeu, Paris, mai 1918 :

[…] Mon cher Ami, le malheur s’acharne sur mon ami de Champfeu. Son second fils est tombé le 26 mars […]

Comte de Champfeu à Guiguet, Paris, 23 février 1919

[…] Votre lettre du 20 février me confirmant dans les termes les plus affectueux ce que vous avez écrit à Le Blant concernant votre acceptation du portrait de mon second fils, m’a bien touché. Votre retard à me répondre est tout pardonné […]

Monument aux morts d’Etretat. Les noms des deux frères de Champfeu figurent à droite sous 1918.

Le comte Léon de Champfeu

Léon de Champfeu est né le 21 mai 1848 à Moulins dans l’Allier. Il entre dans la Marine en 1864 au port Cherbourg. Il est nommé aspirant le 2 octobre 1867, puis enseigne de vaisseau le 2 octobre 1872. Au 1er janvier 1879, sur le croiseur “Kerguelen”, Division navale des mers de Chine et du Japon sous les ordres du commandant Etienne Mathieu. Il nommé au poste de lieutenant de vaisseau le 1er mai 1880.

Il est stationné à Cherbourg entre janvier 1881 et décembre 1884. C’est très certainement lors de la visite de Julien Le Blant au port de Cherbourg en 1884 qu’il fait sa connaissance. En 1885 et 1886, il navigue sur le croiseur “Fore”, division navale de l’Atlantique Nord sous le commandement d’Henri D’Abel de Libran.

Il est fait Chevalier de la Légion d’Honneur le 8 juillet 1885. Entre 1889 et 1899, il occupe le poste de Capitaine d’habillement, d’armement et de casernement au 1er Dépôt des Équipages de la Flotte à Cherbourg. Il est élevé au titre d’Officier de la Légion d’Honneur le 11 juillet 1899.

Versé dans la réserve le 9 octobre 1899, port Cherbourg, il décède le 3 septembre 1926 à Versailles.