LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET

1888 Les cahiers du Capitaine Coignet (Loredan Larchey). Librairie Hachette & Cie Paris, illustré de 96 gravures d’après des dessins de Le Blant, par Rousseau et Devos, ainsi que par 18 grands dessins hors texte, d’après des aquarelles réalisées en héliogravure par Ducoutioux selon les procédés Dujardin.

Les 500 exemplaires du premier tirage des mémoires de Jean-Roch Coignet furent directement vendus par l’auteur. Ces « cahiers » étaient écrits dans un français approximatif, Coignet n’ayant appris à lire et à écrire selon ses dires qu’en «1808, entre Friedland et Wagram». En 1883, un érudit, Lorédan Larchey, en révisant le style de l’auteur, publia de larges extraits de « Aux vieux de la vieille » sous le titre « Les cahiers du capitaine Coignet ». Le succès fut immédiat. Ces souvenirs furent désormais constamment réédités, comme ici par Hachette en 1888, avec une centaine d’illustrations de Julien Le Blant.

Résumé

Jean-Roch Coignet, plus connu sous le nom de capitaine Coignet, est né à Druyes-les-Belles-Fontaines le 6 août 1776. Enfant pauvre, presque abandonné à lui-même, Coignet est conscrit en 1799. Jusqu’en 1815 (il sera à Waterloo), il participe à toutes les campagnes du Consulat et de l’Empire, et termine sa vie militaire comme capitaine de la garde impériale et officier de la Légion d’honneur, après avoir participé à seize campagnes et quarante-huit batailles sans avoir jamais été blessé. Il meurt à Auxerre en 1865.

« LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET, publiés par M. Lorédan Larchey, et illustrés de 18 planches hors texte en couleurs et de 66 gravures, d’après les aquarelles et les dessins du peintre Julien Le Blant, ne sont pas, on le sait, une œuvre de fantaisie. Ce sont les mémoires bien authentiques, et imprimés d’après le manuscrit original, d’un honnête soldat du premier Empire, qui naquit dans l’Yonne, en 1776. Après avoir été tour à tour berger, valet d’écurie, aide-jardinier, Coignet est pris par la conscription et part pour l’armée d’Italie. Plus tard, il est décoré et admis dans la garde. A trente-trois ans seulement, il devient caporal, et c’est alors qu’il apprend à lire et à écrire. Finalement, il parvient au grade de capitaine, après avoir fait toutes les campagnes de l’Empire. Mis en demi-solde par la Restauration, à l’âge de soixante-douze ans, l’idée lui vient de rédiger ses souvenirs. De là ces pages où se reflète, en des scènes réellement vécues, l’humeur sincère et naïve du « vieux de la vieille » qui raconte les choses telles qu’il les a vues. » (Le Figaro 22 décembre 1895)

Critiques de l’époque

« Avec Coignet, on n’a certes pas le détail des opérations d’une armée, mais on a la physionomie du combattant, les incidents de la marche, la couleur du champ de bataille, l’imprévu de l’action, le chaud de la mêlée. Ah le vrai livre de soldat, et comme M. Lorédan Larchey a bien fait de le sauver de l’oubli. M. Le Blant a trouvé, pour illustrer ces pages où bat un cœur de troupier, des compositions singulièrement pittoresques. Ce n’est pas la guerre idéalisée, c’est la guerre vue de près. » (Paul Ginisty dans L’Année littéraire)

« Faut-il encore parler de ces charmants et si curieux Cahiers du Capitaine Coignet, publiés par Lorédan Larchey chez Hachette, avec des illustrations de Le Blant? Le succès qu’ils ont déjà obtenu sous une forme plus modeste peut nous dispenser d’insister. Je passe sur les éditions non illustrées du début pour arriver à cette belle édition illustrée de 1888, dont les exemplaires sur Japon et sur Chine firent bientôt prime et ne se trouvent plus. Les photogravures de Guillaume pour les dessins dans le texte et les héliogravures de Dujardin pour les compositions hors texte étaient remarquables de netteté et de franchise, mais l’édition de cette année-ci devait encore dépasser la précédente et, de plus, innover dans l’ordre de l’illustration en couleurs.

En effet les belles héliogravures de l’édition de 1888 étaient d’un seul ton, et faisaient excellente figure dans le livre. Mais comment pouvait-on réaliser plus flatteur encore tout en demeurant aussi harmonieux. Les éditeurs résolurent le problème, mais à force de duels soins, et avec quelle patiente et dévouée collaboration de l’illustrateur! Les planches hors texte devaient être en couleurs, mais dès le principe, on avait décidé, avec beaucoup de sens et de goût, de proscrire cette mise en couleurs si surchargée, si criarde, qui arrive à faire de certaines publications, chères pourtant, l’équivalent artistique des boîtes d’allumettes-bougies. Or c’était justement la difficulté d’obtenir des procédés, et des ouvriers, cette couleur variée et brillante tout en restant d’une sobriété et d’une distinction parfaites.

Les soldats de Napoléon s’activent pour préparer le chemin du col du Grand-St-Bernard.

Pour les exemplaires de grand luxe, dont cinquante seulement furent mis en vente, on fit des planches hors texte en taille-douce et on les tira en couleurs « à la poupée » C’est-à-dire que l’imprimeur, à l’aide d’une petite estompe en chiffons, colorie jusqu’au moindre détail de la planche en cuivre, et que chaque épreuve tirée devient, pour ainsi dire, une véritable peinture originale exécutée sous la direction attentive du peintre, qui en arrêta le modèle avec mille précautions raisonnées.

Pour les exemplaires de vente plus courante, que l’on pourrait presque appeler de luxe, mis à la portée de toutes les bourses, les tirages furent différents, mais non moins complexes, il s’en faut. Il y eut des tirages de « fonds » très subtils, sur lesquels vinrent s’appliquer les dessins arrêtés et fermes, puis des délicatesses de coloriages à la main. C’est au prix de ces efforts qui nécessitent on ne saurait dire combien d’essais, de recommencements, de découragements même que l’on est arrivé à donner aux illustrations d’une édition courante, comme à celles d’une édition aristocratique, l’aspect et la séduction des véritables aquarelles et non les grâces canailles, si l’on veut nous passer le mot, de chromos plus ou moins prétentieuses et chères. » (Arsène Alexandre)

« Le succès de l’ouvrage si bien français et si attachant des « Cahiers du Capitaine Coignet » s’explique de lui-même : c’est, à proprement parler, une œuvre d’histoire nationale, qui intéresse tout le monde et dont la sincérité ne peut être suspectée. Dans la magnifique édition de la librairie Hachette, il y a un attrait de plus : les illustrations de M. Le Blant dont notre format ne nous permet malheureusement de publier qu’une simple vignette. Depuis Raffet, nous ne croyons pas qu’aucun artiste ait aussi bien compris la physionomie vraie du soldat de l’Empire. Les dessins de M. Le Blant compteront au premier rang de ses œuvres; ils sont d’une vérité d’observation qui frappera les yeux les moins clairvoyants, et d’un esprit rare, surtout à notre époque, puisqu’ils sont en corrélation étroite avec l’esprit du sujet. Les Cahiers du capitaine Coignet ont leur place marquée dans ce coin de la bibliothèque où l’on met les œuvres qu’il est agréable de feuilleter de temps à autre, coin peu garni, en somme, malgré l’avalanche de livres luxueux sous laquelle la librairie française engloutit les bibliophiles depuis tantôt quinze ans. » (La Gazette des Beaux-Arts)

« La maison Hachette a réédité les Cahiers du capitaine Coignet avec des illustrations où M. Le Blant a rendu toute la saveur pittoresque de l’original. Les Cahiers de Coignet sont un des plus précieux documents psychologiques que nous possédions sur l’époque impériale. L’âme même de la Grande Armée y respire et ce récit des campagnes de Napoléon, fait par un des plus obscurs héros qui y ont pris part, mérite d’être placé à côté des Mémoires de Ph. de Ségur. Ce paysan qui n’a appris à écrire qu’à l’armée pour pouvoir devenir sous-officier et qui ignorait l’orthographe au point de ne pas savoir toujours séparer ses mots, ce paysan est un écrivain de talent, tant il est vrai que le style nait de la netteté des pensées et de la force des sentiments. M. Lorédan-Larchey, l’heureux possesseur de ces incomparables cahiers, les a allégés de quelques longueurs et de quelques passages un peu trop libres pour que, sous leur forme luxueuse et artistique, ils pussent être mis dans toutes les mains. Cette épopée familière, rendue encore plus vivante par les dessins de M. Le Blant, aura auprès du grand public le succès qu’elle a déjà eu, sous une forme plus modeste, auprès de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire. » (La Revue historique)

« C’est du patriotisme français encore que nous retrouvons dans les admirables Cahiers du capitaine Coignet, sous une forme un peu trop militaire, il est vrai, se confondant presque avec le culte d’un homme, mais pleins de cet héroïsme gaulois qui ne calcule point avant de se lancer dans un péril mortel. M. Lorédan Larchey, qui a rendu tant de services à notre littérature en explorant des coins ignorés ou négligés, n’eut jamais la main plus heureuse que lorsqu’il découvrit ce manuscrit, l’acheta et le publia. Il a fait graver le fac-similé d’une page de ces cahiers ou plutôt de ces caillets, comme écrivait le capitaine dont l’orthographe est pleine d’imprévu. A peine s’y trouve-t-il une rature. C’est que, comme les gens du peuple bien doués, Coignet trouve tout de suite une expression pour sa pensée et que, d’autre part, il n’hésite pas, comme nous autres gens de plume, entre deux ou trois expressions dont nous taisons peut-être tour à tour l’essai avant de choisir la meilleure. Il en a une et il n’en a qu’une; j’ajoute qu’elle est excellente : elle peint juste ce qu’il veut peindre; elle dit exactement ce qu’il a senti. N’oublions pas d’ailleurs que, pareils aux poèmes d’Homère, les Cahiers ont été débités de vive voix pendant bien des années avant d’être « couchés sur le papier ». Quel plaisir pour les voyageurs de commerce quand, au prix de quelques consommations, ils pouvaient faire causer ce vieux grognard en qui il y avait un narrateur de premier ordre! Dès la première fois que j’ouvris la première édition, je fus émerveillé de la bataille de Marengo: je ne sache rien de plus vivant chez aucun historien et, à mon avis, la première bataille de Waterloo, dans la Chartreuse de Parme, reste bien au-dessous. Vous souvenez-vous de l’attitude du premier consul au moment où les Autrichiens nous écrasent. S’ils restent victorieux jusqu’au soir, le premier consul ne rentrera pas plus à Paris que Napoléon III après Sedan : il retombera dans le néant. Si Coignet fort ignorant en politique, n’y songe guère, il n’observe pas moins: « Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se dégarnissaient à vue d’œil, tout prêts à lâcher pied, si ce n’avait été la bonne contenance des chefs. Nous arrivâmes à midi sans être ébranlés. Regardant derrière nous, nous vîmes le consul assis sur la levée du fossé de la route d’Alexandrie, tenant son cheval par la bride, faisant voltiger de petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui roulaient sur la route, il ne les voyait pas… » Quel tableau ! Cette splendide édition est supérieurement il lustrée par M. Julien Le Blant, dont on remarqua aux derniers Salons quelques toiles militaires, le Bataillon carré et surtout  l’Exécution de Charette. » (La République française 23 décembre 1887)

« La librairie Hachette réédite, en format un peu réduit, avec tes illustrations de M. Julien Le Blant mises en couleur, les Cahiers du capitaine Coignet.  Le livre publié par M. Lorédan Larchey est définitivement classé, non seulement parmi les mémoires militaires, mais parmi |as documents d’humanité. Jean-Roch Coignet ne nous renseigne pas seulement sur Marengo, Tilsitt, la Russie, la campagne de France, les Cent jours. Il nous révèle, ce qui est si rare en histoire, la vérité d’impressions d’un être venu de la foule, d’un résigné qui traverse les événements avec tranquillité et bonne humeur. Quel roman donnera une vérité comparable A celle du récit de l’enfance, conclura par des pages, étonnantes d’innocence, de non-inventé, telles que celles-là écrites par l’ancien soldat en retraite, ayant pris ses quartiers d’hiver dans la petite ville de l’Yonne.  Singulier livre, naïf et fin, qui mérite sa fortune et sera conservé par l’avenir parmi les livres des historiens et des écrivains. Ce Coignet, avec très peu de mots à sa disposition, ne devient-il pas un écrivain à tout instant par l’expression juste, le tour de phrase ?  La ressemblance est grande avec la littérature sincère d’Erckmann-Chatrian, mais ici nulle espèce d’arrangement, d’ornement : la phrase qui file tout droit, le mot le plus simple placé sans recherche et sans peine et donnant une sensation de résumé, le récit le plus bref et le plus évocateur. Au total, une forte leçon de style fréquemment donnée par un brave homme qui ne s’est jamais douté de ce que c’était que le style. Telle est la signification littéraire de ces cahiers d’un illettré doué d’observation et de sensibilité. » (Gustave Geffroy – La Justice 1 janvier 1896)

Vente des dessins originaux de Julien Le Blant pour les Cahiers du Capitaine Coignet.

Le lundi 23 mars 1896, a lieu chez Drouot la vente aux enchères très attendue de ses dessins qui ont servi à illustrer les Cahiers du capitaine Coignet.

« Samedi prochain, 21 mars, ouvre à l’Hôtel Drouot, l’exposition des aquarelles et dessins originaux de J. Le Blant, ayant servi à illustrer un livre qui a eu le plus grand succès : Les « Cahiers du capitaine Coignet ». La vente aux enchères des dix-sept grandes compositions rehaussées de couleur, gouaches et aquarelles de prix, toutes œuvres de haut mérite, et des quatre-vingt-quatre spirituels dessins à la plume de Le Blant aura lieu lundi 23 mars, à trois heures, sous la direction de M Tual, commissaire-priseur, 56, rue de la Victoire. » (Le Gaulois du 18 mars)

Le résultat final de cette vente exceptionnelle se montera à 22’820 francs, soit environ 75’000 euros actuels.

Le livre pour lequel ont été exécutés les dessins qui pour la dernière fois vont se trouver groupés et exposés en un important ensemble, avant la bataille des enchères, est un des plus somptueux que l’on ait publiés en ces dernières années.

L’artiste qui a mis dans ces dessins toute son imagination, son savoir et son esprit, s’est placé au premier rang des illustrateurs contemporains, et, parmi les ouvrages qu’il a illustrés avec grand succès, celui-ci constitue certainement son œuvre la plus réussie et la plus remarquée.

A ce double titre, l’exposition et la vente que ce catalogue annonce et explique, intéressent à la fois les bibliophiles et les amateurs d’art. Les premiers se disputeront sans doute ces dessins et tiendront à accrocher à leur mur un des originaux du luxueux livre qui est en place d’honneur dans leur cabinet. Quant aux amateurs qui seront séduits simplement par la vivacité de ces petites et grandes illustrations, et qui voudront en acquérir parce qu’elles forment par elles-mêmes une composition complète et attrayante, la vue de ces dessins leur donnera aussi le désir de se procurer l’ouvrage en bel état. Malheureusement je crains pour eux qu’ils n’arrivent trop tard, car il n’est pas un seul de ces exemplaires enviables qui n’ait trouvé un maître.

De toute façon, les dessins de Le Blant, formant pour la dernière fois le bataillon carré, se défendront vaillamment. Mais, fusillés par des arguments sonnants auxquels on ne saurait résister, au rebours de la vieille Garde qu’ils évoquent, ils se rendront – et ne mourront pas. Ils se rendront d’ailleurs tout en étant les véritables héros de la journée.

Comment ne nous viendrait-il pas à l’idée des images guerrières pour parler de ces Cahiers du Capitaine Coignet? A ma grande honte, je l’avoue, avant qu’on me fît l’honneur de me demander ces quelques mots de préface, je ne connaissais des Cahiers que les dessins de Le Blant. J’en avais fort goûté la verve et la vérité; j’avais aussi apprécié les soins tout à fait exceptionnels avec lesquels les éditeurs avaient secondé son talent, et revêtu d’une typographie magistrale les sublimes bavardages du vieux grognard. Mais quand je me suis mis à suivre, comme si j’avais été un simple habitué du « Café Milon », à Auxerre, les récits rustiques et guerriers de cet ancien, je me suis surpris – malgré mon peu de penchant pour les conquérants en général et pour les superbes massacres légitimés sous le nom de guerre – à tourner les pages avec un ardent intérêt, et, pour ainsi dire, à marquer le pas, à chanter avec Coignet et ses compagnons d’armes le goguenard et intrépide refrain :

Ran-tan plan, tire lire,

On va lui percer le flanc,

Ran-tan plan, tire lire, v’lan !

Surtout, je me suis expliqué à la fois le succès considérable de l’ouvrage et le plaisir entraîné avec lequel Le Blant avait fait surgir sur son papier les escarmouches et les canonnades, les folies héroïques et les retraités navrantes mais glorieuses.

M. Lorédan Larchey, qui eut la bonne fortune de découvrir les Cahiers de Coignet, a raconté dans les préfaces des diverses éditions la curieuse histoire de cette épopée en prose.

Mais je ne saurais plus longtemps vous parler du brave capitaine quand il reste beaucoup à dire des dessins de Le Blant, puis de la belle toilette que devaient revêtir ces fameux cahiers.

Parlons d’abord de l’illustrateur. Cet artiste allie la conscience au talent; il est vraiment doué sous le rapport de l’imagination comme de l’exécution. Depuis que je connais Julien Le Blant et que je l’ai suivi comme illustrateur et comme peintre, j’ai pu constater que ses ouvrages si spirituels et pour nous si amusants ne sont pas du tout faits « en s’amusant » . Il est peu d’illustrateurs qui cherchent avec plus de scrupule l’agencement d’une composition, le costume et l’allure d’un personnage. Il n’est pas rare qu’il fasse une ou plusieurs études peintes de paysage pour obtenir juste les quelques traits de plume qui forment le fond d’un de ces dessins paraissant si aisés et si naturels. Ceci n’est qu’un détail, mais il est typique : Le Blant s’est donné un mal énorme pour savoir exactement quel costume portait l’Empereur, ainsi que le représente un des dessins des Cahiers, lorsqu’il mettait à mal quelques lapins, pendant les rares loisirs où il se reposait de faire massacrer des armées.

Le public ne se doute pas des efforts que l’on accumule pour lui plaire. Parfois pourtant il les reconnaît instinctivement; aussi a-t-il fait à ce peintre des chouans et des grognards une place brillante et enviée. Du moins le succès va, en cette occasion, à un homme aussi modeste et aussi distingué que l’artiste est ingénieux et captivant.

Faut-il rappeler ses succès au Salon, et citer au moins deux de ses plus saisissantes toiles: La mort de d’Elbée, si dramatique, si poignante, et La rentrée de l’armée d’Italie, si finement humoristique, avec l’impertinent ébahissement des incroyables devant les grognards bronzés, imperturbables, l’arme au pied.

Cette vive et heureuse composition se trouve avoir fait le thème d’un des dessins du Capitaine Coignet, pour la description détaillée desquels je vous renvoie au catalogue. Chacun est à même de faire son choix et de décider, sans crainte d’erreur, les pièces qui conviennent le mieux à son goût et à son tour d’esprit. Tel aimera les pages rustiques évoquant les aunées d’enfance si rudes d’abord et puis si heureuses du bon et malin Jean Roch. Tel autre préférera les canonnades et les fusillades, les assauts furieux, les élancées à la baïonnette, les montagnes franchies, les marais traversés en pestant et en riant aux éclats, de ce rire enfantin et viril des braves. D’autres enfin se laisseront plutôt conquérir par les fines et élégantes évocations de la vie des cours : les bals avec tant d’épaules nues et de fracs constellés, la promenade du roi de Rome sur les bras du grenadier radieux et gauche; ou encore les derniers dessins ramenant le lecteur vers une petite vie de province désœuvrée et recroquevillée.

Les grandes compositions rehaussées de couleur, gouaches et aquarelles de prix, car ce sont à la fois des œuvres d’art et des chapitres d’histoire, seraient à citer toutes, car toutes se valent par l’agrément de la couleur et l’intérêt du détail. Toutefois j’avouerai une préférence pour le gamin labourant dans les champs de son frère, le paysage du Saint-Bernard avec ses soldats improvisés, terrassiers si affairés, le sapeur à la barbe effrayante présenté au maréchal Berthier, les « Vingt-cinq mille bonnets à poil » dans les rangs desquels passe certes un souffle de Raffet, le comique repas offert à la Garde russe, le sergent Coignet étudiant sa théorie, la promenade du roi de Rome déjà nommée, la lugubre retraite de Russie, et enfin la duchesse d’Angoulême promenée triomphalement dans Auxerre.

Parmi les dessins à la plume, non moins significatifs et non moins raffinés, ceux qui ont trait à la bataille de Marengo, à la campagne de Russie, aux campagnes de 1813-1814, par exemple Napoléon acclamé par sa Garde et l’engagement avec des Cosaques près d’un moulin à vent, me semblent les plus épiques et les plus électrisés.

Je disais tout à l’heure que les bibliophiles ne seraient pas moins empressés que les amateurs d’art à cette vente. Il faut expliquer brièvement au public les soins exceptionnels dont furent l’objet, de la part des éditeurs, les Cahiers du Capitaine Coignet. Je passe sur les éditions non illustrées du début pour arriver à cette belle édition illustrée de 1888, dont les exemplaires sur Japon et sur Chine firent bientôt prime et ne se trouvent plus. Les photogravures de Guillaume pour les dessins dans le texte et les héliogravures de Dujardin pour les compositions hors texte étaient remarquables de netteté et de franchise, mais l’édition de cette année-ci devait encore dépasser la précédente et, de plus, innover dans l’ordre de l’illustration en couleurs.

En effet les belles héliogravures de l’édition de 1888 étaient d’un seul ton, et faisaient excellente figure dans le livre. Mais comment pouvait-on réaliser plus flatteur encore tout en demeurant aussi harmonieux. Les éditeurs résolurent le problème, mais à force de duels soins, et avec quelle patiente et dévouée collaboration de l’illustrateur! Les planches hors texte devaient être en couleurs, mais dès le principe, on avait décidé, avec beaucoup de sens et de goût, de proscrire cette mise en couleurs si surchargée, si criarde, qui arrive à faire de certaines publications, chères pourtant, l’équivalent artistique des boîtes d’allumettes-bougies. Or c’était justement la difficulté d’obtenir des procédés, et des ouvriers, cette couleur variée et brillante tout en restant d’une sobriété et d’une distinction parfaites.

Pour les exemplaires de grand luxe, dont cinquante seulement furent mis en vente, on fit des planches hors texte en taille-douce et on les tira en couleurs « à la poupée » C’est-à-dire que l’imprimeur, à l’aide d’une petite estompe en chiffons, colorie jusqu’au moindre détail de la planche en cuivre, et que chaque épreuve tirée devient, pour ainsi dire, une véritable peinture originale exécutée sous la direction attentive du peintre, qui en arrêta le modèle avec mille précautions raisonnées.

Pour les exemplaires de vente plus courante, que l’on pourrait presque appeler de luxe, mis à la portée de toutes les bourses, les tirages furent différents, mais non moins complexes, il s’en faut. Il y eut des tirages de « fonds » très subtils, sur lesquels vinrent s’appliquer les dessins arrêtés et fermes, puis des délicatesses de coloriages à la main. C’est au prix de ces efforts qui nécessitent on ne saurait dire combien d’essais, de recommencements, de découragements même que l’on est arrivé à donner aux illustrations d’une édition courante, comme à celles d’une édition aristocratique, l’aspect et la séduction des véritables aquarelles et non les grâces canailles, si l’on veut nous passer le mot, de chromos plus ou moins prétentieuses et chères.

Voilà donc, à très grandes lignes, esquissées les étapes d’un livre qui a fait beaucoup de bruit dans la librairie française. On comprend dès lors que l’attention du public soit très éveillée sur les dessins originaux qui vont s’éparpiller.

Dans ces dessins, chacun va faire son choix personnel; mais l’important pour nous, dans cette brève étude d’un livre et de son illustrateur, était de signaler les raisons d’un grand succès et d’expliquer la valeur des moyens et des souvenirs de ce succès, qui vont affronter une dernière bataille dont l’issue n’est pas douteuse.

Arsène Alexandre.

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