UN REVENANT

Et au début de l’année 1914 Julien Le Blant revient donc aux Aquarellistes et crée l’événement.« Le Président de la République et Mme Raymond Poincaré, qu’accompagnait M. A. Jacquier, sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, ont inauguré, hier, à deux heures, l’exposition des aquarellistes français, organisée chez Georges Petit, rue de Sèze. M. Raymond Poincaré a fort admiré les envois de M. Georges Scott, retraçant la guerre gréco-bulgare, dans ses plus tragiques épisodes ; les « Fleurs », de Mme Faux-Froidure, et les « Aventures de Gulliver », de M. A. Dewambez, ainsi que les « Souvenirs du Limousin et du Lot », de M. Julien Le Blant. » (Le Petit Parisien du 22 janvier)

Ce salon est le 36ème et la critique se demande toutefois si, malgré le succès populaire, le genre ne commence pas à s’essouffler. Dans la revue mensuelle « Les Arts » du mois de mars, publiée par Goupil, on peut lire deux rubriques principales. L’une est consacrée à une exposition rétrospective des œuvres de Camille Pissaro et l’autre à Julien Le Blant intitulée « Un revenant ».

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« La liste est longue des bons artistes qui ont fait de cette terre leur séjour d’élection et qui l’ont chantée, avec des couleurs sur des toiles. On peut parler d’une école de Beaulieu comme il y a une école de Crozant. Trouillebert, l’émule de Corot, Duval-Gozlan qui s’apparente à Monet et aux impressionnistes, Pierre de Montholon, Julien Le Blant qui, après avoir longtemps dessiné des marins et des grognards, vint exprimer tout le pittoresque de la vie : foires, marchés, vieilles boutiques, vieilles rues. Or, voilà que la nature le prend, que la vie paysanne lui révèle une activité insoupçonnée, que le changement des saisons et la loi des heures suscitent des effets autres que ceux qui lui avaient suffi pour acquérir notoriété et prospérité. Et comme l’impression reçue est dominatrice, qu’elle abolit  les imaginations du passé, les trouvailles heureuses qui ravissaient les bibliophiles, Julien Le Blant, le peintre classé Julien Le Blant, se laisse prendre, accepte l’augure de la révélation, devient un artiste si dissemblable de l’ancien, que ceux qui étaient mis en présence des «Marchés» exécutés loin de Paris, dans la dévotion de la vie paysanne, étaient excusables de douter, un moment, que les deux Julien Le Blant fussent une personne. (…) Mais il faut pourtant dire que de toutes les compositions de M. Julien Le Blant, s’épand une fraîcheur reposante, que de hautes frondaisons tamisent un chaud soleil qui éclaire les demeures, avive l’éclat que coupent de vénérables châtaigniers aux troncs superbes paraissent si significatives qu’on a scrupule à en surcharger la présentation d’un commentaire. De telles œuvres ont une éloquence instantanément prenante. Très saines, très équilibrées, elles sont, en effet, naturellement accessibles, parlent à l’esprit, au cœur de ceux que met en joie la nature en fête : eaux murmurantes, chants d’insectes, si doux à qui, des vieilles pierres, souligne la silhouette des figures placées dans cette vivace nature : l’« Escalier ensoleillé », la « Femme au sceau » – une œuvre délicieuse, – La « Maison Goudeau », le « Village de la Rivière-d’Altillac », comptent parmi les notations les plus harmonieuses. (…) C’est dans ce village de la Rivière-d’Altillac où l’artiste a trouvé plus d’un motif excellent, la « Maison natale du général Marbeau », un logis ancien au toit très haut, dont le faîte s’infléchit à force d’avoir accueilli. Enfin des compositions comme le « Batteur de Faux » où la pénombre de l’atelier contraste avec le coin de nature ensoleillé que laisse voir une porte entr’ouverte ; comme la « Misère » où l’ample silhouette d’un béquillard, la besace attachée sur la poitrine, se détache dans un entourage de masures dont la vétusté s’allie si bien au caractère du gueux montrent que M. Julien Le Blant n’a pas, en changeant le motif de ses compositions, perdu en qualité de dessin, ni en faculté de présentation. Bien au contraire, les personnages sont, ici, accusés avec une sûreté d’œil et de crayon un sentiment de vérité qui militent en faveur de l’observation directe substituée, chez notre artiste, aux plus heureuses fantaisies de l’imagination. Ceci dit, il est peut-être superflu d’ajouter que M. Julien Le Blant dessine beaucoup dans sa retraite corrézienne, dessine continuellement, accumulant des carnets qui témoignent d’une activité intelligente, d’un amour profond de la vie et de la nature. » (Charles Saunier, Les Arts, mars 1914.)

« On s’écrasait, l’autre jour, à l’inauguration du petit Salon des Aquarellistes. Il fallait prendre la file pour avoir le droit de regarder, une seconde, les cavaliers de Georges Scott, la Psyché, de Guillaume Dubufe, ou bien, encore, l’énigmatique Salomé, de Maurice Ray. Cette cohue est de règle aux Aquarellistes Français. C’est une habitude prise dès leur apparition, il y a un quart de siècle. Vibert et Detaille venaient de grouper les maîtres de l’aquarelle, et leur première exposition (qui réunissait des œuvres de Gustave Doré, de Baron, de Français, d’Isabey, d’Alphonse de Neuville, d’Eugène Lami, et dont Alexandre Dumas fils avait voulu se faire le parrain,) fut toute une révélation. Jamais nos peintres ne s’étaient montrés aussi à l’aise que dans ce genre de peinture léger et familier. Du premier coup, ils rivalisaient avec les artistes anglais, en verve, en limpidité et en invention aussi. Ils avaient tout pour eux : l’imprévu, le relief, la couleur. Pendant quinze ans, les Aquarellistes semèrent des merveilles. Adrien Moreau, Emile Adan, Victor Gilbert, Julien Le Blant, leur apportèrent le renouveau d’un talent plein de sève ; Lhermitte et Duez (un maitre charmant, trop tôt parti) leur donnèrent le meilleur d’eux-mêmes. Ce fut, pour l’aquarelle, une époque héroïque. Puis, l’œuvre du début, alerte et primesautière, fit place à l’œuvre ficelée, travaillée comme une page de missel, chère aux bibliophiles et à ce genre d’amateur qui ne voit rien au-delà du fini ou ne comprend le talent que s’il est, comme lui, tiré à quatre épingles. Aujourd’hui, l’aquarelle est quelque peu déchue ; mais on continue à lui faire fête. » (Les Annales politiques et littéraires)

« On retrouve, à ce trente-sixième Salon, Maurice Leloir, avec tous ses défauts, toutes ses qualités, et peut-être, dans « La Promenade », « Les Régates », « Entre Artistes », la grâce de la composition, l’esprit de reconstitution font-ils oublier les papillotages du coloris. Et voici, à côté de ses « caillettes » aux yeux noirs, aux provocantes « assassines », des scènes d’enfant, comme seul Géo sait les peindre ; un « Vieux Lithographe » qu’Emile Adan a merveilleusement croqué sur le vif; de Georges Jeanniot, une « Gardeuse de Cochons » qui contenterait le plus farouche réaliste; et, comme antithèse, des fleurs de Filliard, le nouveau légionnaire; de François Rivoire, de Mine Faux-Froidure, des fleurs aussi chatoyantes et colorées que nature. Il y a, de Caroline Bailly, une étourdissante figure de gros homme; Guillaurrie fait prime avec des scènes humoristiques que l’on connaissait déjà, mais qui font toujours rire; Victor Gilbert, le peintre des marchés parisiens, n’a rien perdu de sa maîtrise, non plus que Vignal, toujours épris de soleil; non plus que Gorguet, que Jourdain, que Vollon, que Doigneau, que Duhem, Henry Tenré, que Jules Worms, que Lecomte, que Julien Le Blant, lequel se repose des scènes vendéennes en peignant de simples pêcheurs, des batteurs de faux et de vieux châtaigniers. » (Les Annales)

« Il serait difficile de trouver dans tous les cartons des aquarellistes du siècle quelque chose de plus franc, de plus preste et de plus éclatant que les aquarelles de M. Pierre Vignal, et ceux qui ont vu les Foires et Marchés de M. Julien Le Blant, occupé jadis à des œuvres de chouannerie, ont admiré comment un artiste, dans toute la force de l’âge et du succès, pouvait renouveler non seulement ses sujets, mais son angle visuel, mais sa couleur, mais sa facture et jusqu’à l’atmosphère où baignent ses figures et ses horizons. » (La Revue des deux mondes)

« Paris est resté fidèle au Salon annuel des Aquarellistes, à la galerie Georges Petit. Il y avait foule, hier, pour l’ouverture de cette exposition dont les artistes forment un cénacle, une petite académie où les élections sont rares et difficiles. Elle a eu les commencements les plus brillants, Il y a trente-six ans, et, à mesure que disparaissaient les anciens, comme Louis Leloir et Jacquet, de nouveaux talents se présentaient, Le danger de l’aquarelle réside dans la mièvrerie, la miniature. Son rôle est de faire saisir les formes, la lumière et l’harmonie des couleurs en tacites précisées. L’aquarelle doit être « lavée » et non « pignochée », Plusieurs la soutiennent d’un coup de crayon noir qui contourne les formes et en marque les saillies ; c’est une méthode qui réussit parfaitement mais ne s’impose à personne. Chacun a sa manière et y donne la mesure de son talent, quels que soient les moyens. L’événement d’hier, c’est le retour, la réapparition de M. Le Blant, qui nous revient des montagnes de la Creuse, paysagiste, avec un procédé très personnel. Ses paysages sont délicieux ; ses vieilles maisons rustiques ont le recueillement des paysans montagnards habitués aux rudes mois d’hiver. » (Le Gaulois du 22 janvier)

« C’est un revenant. Il y avait vingt ans qu’il avait quitté Paris, émigré volontaire dans les montagnes de la Creuse, où il jouissait en paix de la nature, ne se souciant mémo pas des grands succès qu’il avait eus à Paris et qu’il pouvait avoir toujours plus grands. C’est aux Aquarellistes qu’il est réapparu, et de ce long pèlerinage II est revenu paysagiste, subissant le charme dit pays qu’il habitait et nous l’apportant dans toute sa saveur. Le peintre des Chouans, de la « Mort de Charette », l’illustrateur merveilleux des « Chouans » de Balzac et du « Chevalier des Touches » de Barbey d’Aurevilly, n’a plus qu’un objectif: traduire ses impressions parmi les villages misérables de son pays de prédilection, et c’est un coin de France, voisin de l’Auvergne, qu’il nous découvre et nous fait comprendre. Sa manière même est changée. Il ne veut plus se souvenir de l’Ecole ; il fait appel à l’inspiration et à tous les moyens qui lui tombent sous la main: crayon, sépia, encre de Chine, et la couleur vient simplement teinter le dessin, lui donner les couleurs de la nature. Impressionniste ? Non, si l’on entend par là l’Ecole des Sisley et des Pissarro. Et cependant ce n’est que l’impression qu’il veut recueillir avec la vérité des choses. Il est lui, et ne veut pas être autre. « Misère », c’est le mendiant boiteux qui traverse un village planté de guingois sur le chemin tortueux et presque aussi pauvre que lui. Le « Puits Ghubert », c’est un puits pittoresque couvert à demi, où grince le rouleau qu’entoure la corde, et au-delà duquel taperait un jardin bourgeois avec le toit d’une maison plus coquette. Les « Glycines » qui pendent su toit bas d’une maisonnette lui donnent un air de cottage pittoresque et charmant, et c’est comment la nature embellit la pauvreté. La maison natale du général Marbot nous attire par les souvenirs des « Mémoires » et par son côté mystérieux sous les grands arbres. Il faudrait tout citer dans ces vingt aquarelles, moisson d’art cueillie sans recherche. Et l’homme toujours jeune, malgré sa moustache blanche, n’a pas cessé d’être parisien, affable, cordial, heureux de retrouver ses amis qui lui ont fait fête et tâcheront de le garder à Paris. » (Le Gaulois du 23 janvier)

L’artiste n’est pas peu fier de tous articles élogieux et en fait part à son ami Guiguet.

« J’ai exposé toute une série de mes affaires aux Aquarellistes – on a été gentil pour moi dans la Presse et parmi les artistes – on m’a traité de « Revenant » et en ce moment on m’applique ce sobriquet. » (Paris, 11 février 1914)

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