LE BLANT – STEINLEN

Une étonnante similitude

Lors de la première guerre mondiale, de nombreux artistes ont été engagés officiellement sur le front pour témoigner de manière moins crue qu’avec la photographie, de la violence des combats, de la dure réalité de la vie des tranchées et de la bravoure des soldats.

Julien Le Blant et Théophile-Alexandre Steinlen, artistes reconnus, auraient voulu les rejoindre, mais en raison de leur âge avancé (63 et 55 ans) leur souhait n’a pas été exaucé.

Ils ont alors eu la même idée : observer et rendre compte de la vie à l’arrière et se sont tous deux positionnés régulièrement à l’emplacement stratégique de Paris, celui qui marque la frontière entre la vie civile et militaire, véritable « porte de l’enfer » durant ces années terribles: la gare de l’Est.

Sur les  marches ou dans le hall, sur le parvis ou sur les quais, les deux artistes vont être témoins d’une multitude de petits drames quotidiens induits par la guerre. Plutôt que de mettre en avant la fière allure du guerrier intrépide, ils témoigneront surtout de la profonde détresse humaine vécue par ces êtres humains qui, en ayant vécu le plus normalement et simplement du monde se sont retrouvés un matin dans le couloir de la mort.

La plupart des soldats de la gare sont des permissionnaires qui bénéficient de quelques jours de repos avant de retourner au combat. Vêtus comme des clochards, ils débarquent en masse, le regard perdu, le visage mangé par une barbe en broussailles. Ils ne savent pas s’ils doivent se réjouir de revoir leur femme, sachant que le départ prochain sera encore plus cruel. Les épouses s’épouvantent de constater que leur mari n’est plus le même et bien souvent, les enfants ne reconnaissent pas leur papa. On voit errer des solitaires, qui débarquent à Paris n’ayant pas le temps de rentrer dans leur village du fin fond de la France. Ils dorment à même les marches ou sur un banc public. Au vu des sacrifices consentis pour la patrie, les poilus étaient persuadés qu’ils allaient être reçus en héros mais ils doivent rapidement déchanter.

Leur accoutrement et leur odeur font fuir la bonne société. Celle-ci d’ailleurs n’a d’yeux que pour les officiers en grande tenue même si grand nombre d’entre eux n’a jamais connu le baptême du feu. Même les embusqués, ces traîtres qui ont trouvé mille astuces pour se planquer à l’arrière sont mieux considérés. L’amertume est profonde. Le décalage entre la vie parisienne et celle des tranchées est insupportable pour ces soldats et les permissions deviennent presque un supplice de plus. On rencontre aussi les mutilés, couverts de bandages. Ils ne sont pas forcément les plus à plaindre ni les plus malheureux car pour eux la guerre est terminée. Aux alentours, les artistes observent et dessinent toutes sortes de petits commerces proposés aux militaires. Des marchands de bric-à-brac profitent de vendre chèrement toutes sortes de babioles à ces grands enfants qui s’émerveillent de tout après des mois de cauchemar.

Steinlen et Le Blant assistent encore, impuissants, au plus cruel des instants : celui des adieux. Terme est plus adapté que celui d’au revoir. Que se passe-t-il dans la tête de ces fiancés qui se séparent en pensant qu’ils viennent peut-être d’échanger leur dernier baiser? Et dans le regard vide du soldat qui repose son enfant à terre ou de sa femme qui le voit monter dans un train sans retour ?

Parce qu’elle osait montrer des êtres humains fragiles, cette autre face de la grande guerre a été soumise à la censure à son époque. Un siècle plus tard, on comprend que ces petits drames de tous les jours ont fait partie de l’histoire et doivent être mis en lumière. Des artistes comme Le Blant et Steinlen ont réagi face à l’indicible en effectuant un immense travail de mémoire. En posant leur regard humaniste sur ces hommes, en figeant pour l’éternité leurs traits sur un carnet de croquis, ils ont réussi à opposer au drame de la guerre ce que seuls des artistes ont en leur pouvoir: les rendre immortels.

Soldats, par Julien Le Blant.

 L’éminent illustrateur des Chouans a accompli, à son tour, son œuvre de guerre, et elle est des plus vivantes, en même temps qu’elle apporte à l’histoire non encore écrite des documents saisissants.

On a déjà pourtant vu beaucoup de dessins et de peintures d’après nos poilus. Mais, à part Steinlen et Karbowski, les artistes, chose incroyable, ne s’étaient pas assez attachés à étudier les types particuliers, si nombreux, si divers. M. Julien Le Blant, en de multiples dessins rehaussés, a créé véritablement la physiologie de nos défenseurs: Que de fois, dans la rue, dans les tramways, dans les trains, en voyant un soldat au type caractérisé, nous nous sommes demandé « Qu’est-ce qu’il faisait dans la vie, celui-là? » Or, chacun de ces croquis aussi précis dans le détail qu’expressifs dans l’allure et la physionomie porte le nom, la profession, le département du portraituré.

Ainsi, tout en particularisant, l’artiste a atteint le domaine des idées générales. Il faudrait que les «poilus » de Julien Le Blant fussent conservés dans un album spécial, avec texte adéquat. S’ils se dispersaient trop, s’ils étaient démobilisés, pourrait-on dire, un document important et vrai serait perdu.

Arsène Alexandre, Le Figaro, mercredi 22 janvier 1919

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